Dans la tête de Viktor Orbán

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2019). Thomas Meszaros propose une analyse de l’ouvrage d’Amélie Poinssot, Dans la tête de Viktor Orbán (Actes Sud/Solin, 2019, 192 pages).

L’ouvrage d’Amélie Poinssot repose sur trois sources : les principales biographies sur Orbán, ses discours, textes, interviews et des entretiens. La troisième source confère à l’ouvrage un intérêt évident. L’auteur enquête sur les facteurs qui structurent le système de pensée de Viktor Orbán. Certains remontent à sa jeunesse où il grandit dans un environnement modeste. Il garde de cette époque une proximité avec les gens, un parler vrai, qui contribuent à faire de lui un « homme du peuple ».

D’autres éléments concernent la lutte contre le communisme de ce jeune étudiant encore inconnu, diplômé en droit de l’université Bibó qui, en 1989, cofonde le Fidesz et veut « faire tomber le régime ». Successeur (auto-)désigné de József Antall, il devient en 1998, à 35 ans, le plus jeune chef de gouvernement européen. Rapidement vient « le temps des reniements ». Celui qui fut jadis « anticlérical, anti-autoritariste, libéral » prend un tournant conservateur. Déjà, il se rapproche des institutions religieuses, promeut les valeurs chrétiennes, une conception traditionnelle de la famille, instrumentalise l’histoire, les Hongrois de l’étranger, la fierté d’être hongrois et la « magyaritude ».

Pour Amélie Poinssot, la construction du « personnage d’Orbán : stratège, homme de pouvoir » est surtout indissociable de ses défaites électorales de 2002 et 2006. La formule de Deberczeni est évocatrice : « C’est la perte du pouvoir qui a fait Orbán et non le pouvoir. » Après huit ans dans l’opposition, il se repositionne dans un monde qui a changé : crise financière mondiale, choc des civilisations, scandales touchant le Parti socialiste hongrois. Il devient le chantre de l’anticommunisme, de l’antilibéralisme, des valeurs traditionnelles et nationalistes. Pour rester au pouvoir, « son conservatisme se mue en autoritarisme ».

Ses actes sont motivés plus par l’opportunisme que par des convictions. La rhétorique de la peur de la disparition de la nation magyare, la relecture du passé de la Hongrie, la fabrique des ennemis, l’instrumentalisation des crises européennes, la multiplication des relations avec des partenaires plus ou moins lointains, n’ont d’autre finalité que d’alimenter la politique intérieure et extérieure du Premier ministre. Progressivement, Orbán remplace le libéralisme, associé à l’échec de la gauche, par une politique conservatrice, et les valeurs occidentales par des valeurs traditionnelles et chrétiennes, donnant naissance à ce qu’il nomme la « démocratie illibérale » ou « démocratie chrétienne ».

L’essai stimulant d’Amélie Poinssot atteint son objectif. Le lecteur y découvrira les principaux facteurs qui motivent l’action politique d’Orbán. Il appelle également d’autres développements, pour comprendre comment Orbán est devenu un « théoricien de l’illibéralisme », et pourquoi l’Europe centrale – et notamment la Hongrie, où s’est souvent joué le destin malheureux de l’Europe –, est une terre fertile pour cette idéologie et ses dérives autoritaires. Dans le sillage des travaux de Fareed Zakaria sur la « démocratie illibérale », Pierre Rosanvallon sur la « contre-démocratie » et ses risques de dérive populiste, ou encore Pierre Hassner sur la « démocrature », cet essai invite aussi à poursuivre une réflexion sur la nature même de la démocratie et sur la crise existentielle que traversent les démocraties occidentales.

Thomas Meszaros

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