Passeport diplomatique. Quarante ans au Quai d’Orsay

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2020). Frédéric Charillon propose une analyse de l’ouvrage de Gérard Araud, Passeport diplomatique. Quarante ans au Quai d’Orsay (Grasset, 2019, 384 pages).

À l’heure de la diplomatie publique, Gérard Araud a marqué les esprits par son tweet sur la victoire de Donald Trump (« Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige »). À l’heure des débats sur les orientations de politique étrangère, il est aussi connu pour être présenté – à tort selon lui – comme « grand prêtre » d’une « secte » néoconservatrice à la française. Gérard Araud a mené une carrière du plus haut niveau : directeur des Affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement du Quai d’Orsay, ambassadeur en Israël (2003-2006), directeur général des Affaires politiques et de sécurité, secrétaire général adjoint du ministère des Affaires étrangères (2006-2009), chef de la mission française auprès des Nations unies (2009-2014), ambassadeur à Washington (2014-2019).

Ses mémoires paraissent tôt après la fin de son dernier poste. L’exercice était difficile, et le genre le « laissait sceptique », versant « facilement dans l’égocentrisme et les potins ». Il revient ici sur le métier de diplomate, les postes qu’il a occupés, et les sociétés qu’il a pu observer, comme en Israël. Dans ce panorama, les affaires atlantiques et moyen-orientales dominent. L’intérêt de l’ouvrage semble aller crescendo, avec dans la dernière partie des analyses américaines d’une grande clarté, souvent passionnantes. Des épisodes clés sont relatés avec nombre de coups de griffe, apprenant beaucoup au lecteur, comme sur la première tentative de retour français dans le commandement intégré de l’OTAN, sous Jacques Chirac ; ou plus tard la nuit de la victoire de Trump ; ou la négociation sur le nucléaire iranien. Les analyses stratégiques abondent : Trump ne doit pas être traité comme une anomalie et « le pire est encore devant nous » ; l’entente franco-britannique aux Nations unies permet aux deux pays de peser plus que leur poids ; l’OTAN ne peut plus jouer le rôle unique de pilier de la relation transatlantique.

Gérard Araud a son franc-parler, ses préférences, ses combats. Il n’a aucune sympathie pour la direction Afrique du Nord-Moyen-Orient du Quai, ni pour ceux qu’il voit comme les tenants d’un prisme arabe. Leurs télégrammes sont « un florilège un peu écœurant de complaisance et d’aveuglement ». La difficulté de la cohabitation entre diplomates et militaires tient souvent aux « stratégies d’évitement » des seconds. La victoire de 1989 a « suscité des sentiments mitigés » dans les couloirs du ministère, ce que confirmerait selon l’auteur la lecture de Jacques Attali ou d’Hubert Védrine. Le néoconservatisme triomphe-t-il au Quai d’Orsay ? « Il n’en est rien. » Claude Cheysson ? « Complaisant envers les dictateurs, tiers-mondiste archaïque et idéologue imperméable aux réalités. » Philippe Douste-Blazy « ânonnait d’un air morne » ses notes, qu’il « découvrait en face de son interlocuteur ». Les homologues étrangers ne sont pas épargnés : l’Américaine April Glaspie « mentait comme un arracheur de dents. » Les mémoires de Dennis Ross (sur le processus israélo-palestinien) n’épargnent « aucun détail » mais n’ouvrent « aucune perspective ». On ne s’ennuie pas.

Comme certains mémoires parus récemment – mais pas tous – ceux de Gérard Araud éclairent un fonctionnement diplomatique, des processus de négociation, des aspects méconnus de sociétés étrangères. Avec la valeur ajoutée de l’œil de l’ambassadeur.

Frédéric Charillon

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