Repenser les stratégies nucléaires. Continuités et ruptures. Un hommage à Lucien Poirier

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2020). Matthieu Chillaud propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Thomas Meszaros, Repenser les stratégies nucléaires. Continuités et ruptures. Un hommage à Lucien Poirier (Peter Lang, 2019, 488 pages).

Repenser les trajectoires historiques et intellectuelles des stratégies et des armes nucléaires dans les relations internationales : voici l’ambition de cet ouvrage, issu d’une journée d’études organisée en 2015 par le dynamique Centre lyonnais d’études de sécurité internationale et de défense (CLESID), et consacrée au général Lucien Poirier, disparu voici déjà sept ans. En dépit de son titre, il n’est pourtant ni une ode à la pensée stratégique de ce dernier, ni véritablement un liber amicorum qui lui serait dédié.

Le sous-titre « Un hommage à Lucien Poirier » – officier-général connu pour avoir été un infatigable pédagogue de la cause nucléaire, pour la rigueur de son argumentation et ses talents didactiques dans les milieux universitaire et militaire – se justifie surtout par l’objet de l’ouvrage : l’étude des crises et des problématiques nucléaires dans le sillage des travaux séminaux du général entrepris dans le cadre du Centre de prospective et d’évaluations du ministère de la Défense, puis à la Fondation pour les études de défense nationale.

Avec une vingtaine de contributions et une belle préface signée par Louis Gautier, ancien Secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale, ce livre touche moins la stratégie, au sens de la définition bien connue de Lucien Poirier – « aux racines de l’action collective finalisée en milieu conflictuel » – que les relations internationales, champ de recherche à qui il reprochait d’être scientifiquement peu rigoureux. On pourrait au demeurant se demander si un texte consacré à ces dernières ne manque pas dans la réflexion du général…

Pour autant, cet ouvrage est à la hauteur de son désir de reconnaissance pour le général Poirier, d’autant qu’il n’affiche nul sectarisme, ni dans le profil des contributeurs (des nucléaristes les plus convaincus, comme François Géré, disciple du général, aux pacifistes anti-nucléaires, comme Jean-Marie Collin), ni dans les sujets traités (même si examiner la problématique nucléaire dans sa totalité était évidemment irréalisable).

Les problématiques liées au nucléaire dans les relations internationales ont ceci d’original que, depuis 1945, elles n’ont jamais quitté l’ordre du jour stratégique. Qu’il s’agisse des universitaires ou des think tankers, ou de l’institution militaire – bien qu’on puisse regretter que même à l’heure actuelle le ministère des Armées ne parvienne guère à faire émerger une génération d’officiers réfléchissant et publiant sur ces questions : coïncidence ou non, il n’y a pas un seul militaire dans les contributeurs à cet ouvrage –, ou encore des activistes anti-nucléaires, ce thème reste résolument d’actualité, et consubstantiel à la sécurité internationale actuelle.

Destiné à un public maîtrisant le vocabulaire parfois difficile et subtil de la pensée et du discours stratégiques, cet ouvrage marque une étape dans la reconnaissance de la « dette morale » que les stratèges (et stratégistes) de notre pays ont vis-à-vis du général Lucien Poirier. On formera ici le vœu qu’il ouvre la voie à d’ultérieures recherches qui lui seront consacrées.

Matthieu Chillaud

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