Histoire secrète de la DGSE

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère 
(n° 3/2020)
. Frédéric Charillon propose une analyse de l’ouvrage de Jean Guisnel
, Histoire secrète de la DGSE. Au cœur du véritable Bureau des Légendes (Robert Laffont, 2019, 384 pages).

On ne présente plus Jean Guisnel, auteur de nombreux ouvrages sur les questions de défense et de renseignement. Actualité des succès télévisés oblige, ce nouveau livre sur la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), sous-titré Au cœur du véritable Bureau des Légendes, commence par une cinquantaine de pages sur la saga qui a incontestablement attiré l’attention du grand public, d’un public jeune, et aussi d’un public international, sur les prouesses des services français. Il y est question du réalisme et de la crédibilité de la série, du rapport entre ses auteurs, acteurs, et les services dont le quotidien est ainsi reproduit à l’écran, et plus largement du rapport de l’espionnage à la fiction.

Les chapitres qui suivent retracent certains épisodes récents, qui furent délicats et souvent pénibles pour les services français. L’accusation d’espionnage de hauts fonctionnaires au profit de la Chine, la tentative de sauver des otages en Somalie, la présence d’agents français en Libye, les cyberattaques… Le recrutement, l’éthique – et la question des « opérations homo » c’est‑à-dire d’homicide ou d’assassinats ciblés –, enfin le parcours administratif de l’outil français de renseignement, et sa culture, sont ensuite développés. Enfin : quel avenir pour la DGSE dans une époque de contrôle démocratique croissant, mais aussi dans un environnement géopolitique qui n’a rien de tendre ? La question circonscrit le dilemme.

Comme souvent, l’ouvrage démystifie le monde du renseignement, mais pour, de fait, confirmer un certain nombre de ses difficultés. La première d’entre elles, pour l’institution en France, est précisément de savoir parler d’elle-même, ou d’en faire parler. Contrairement à la communication bien rodée de la CIA, ou même des services britanniques ou d’autres – y compris dans des régimes plus autoritaires –, la France a longtemps rechigné à parler de sa « part d’ombre ». Même dans des fictions où, le plus souvent, on la caricaturait (comme dans le célèbre OSS 117 avec Jean Dujardin – la série des SAS de Gérard de Villiers n’évoquant presque jamais directement les services français). Les organismes qui auraient eu pour vocation d’ouvrir des passerelles vers d’autres mondes, comme le monde universitaire par exemple, se sont souvent refermés. Ce qui ne fait qu’accentuer la solitude dans l’adversité, que l’ouvrage souligne bien en creux.

L’autre défi est bien sûr celui des moyens. Dans un contexte budgétaire difficile, sous l’œil d’opinions intransigeantes et pour lesquelles l’État bénéficie rarement d’une présomption d’innocence, le tout à l’heure de rapports de force internationaux de plus en plus dangereux, les épreuves se multiplient, et l’horizon s’assombrit. Sans se montrer trop pessimiste, l’auteur souligne tous ces dangers.

L’un de ses principaux apports est précisément de revenir sur les mérites à double tranchant d’une série comme celle dont Mathieu Kassowitz est le héros. Au-delà des exploits ou turpitudes personnels, il y a le métier, son avenir, ses paramètres administratifs, ses contingences bureaucratiques – très loin de Ian Fleming, plus loin encore du Prince Malko, un peu moins loin de John Le Carré –, qui nécessitent que l’on parle budgets, organigrammes, recrutement… Des sujets peu glamour, mais que Jean Guisnel réussit une fois de plus à rendre incontournables.

Frédéric Charillon

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