Le numéro anniversaire de Politique étrangère (n° 2/2026) , qui célèbre les 90 ans de la revue, vient de paraître. La rédaction vous offre à lire l’un des articles : « Comment la technologie redessine l’ordre mondial », écrit par Anu Bradford, professeure de droit et d’organisations internationales à la Columbia Law School.

Les grandes entreprises technologiques exercent aujourd’hui une influence considérable sur l’ordre mondial. Leur pouvoir disproportionné, dans les domaines économique, politique, informationnel et culturel, modèle les sociétés et la vie des individus. D’éminents chercheurs et analystes politiques ont qualifié ces géants technologiques de « nouveaux gouvernants», exerçant des formes de souveraineté inédites dans un monde qui n’est plus unipolaire, ni bipolaire, ni multipolaire, mais « technopolaire ».
Les entreprises technologiques poursuivent leurs propres objectifs, dans le but de maximiser leurs profits au bénéfice des actionnaires, mais elles sont aussi devenues des acteurs clés pour des gouvernements qui cherchent à stimuler la croissance et à protéger leurs intérêts géopolitiques. La croissance dépendant de plus en plus des innovations techniques et ces entreprises fournissant des technologies fondamentales pour la sécurité économique et nationale des États, les gouvernements hésitent à limiter leur pouvoir et à réaffirmer leur contrôle sur l’économie numérique.
Le rôle central des technologies modernes dans la compétition entre grandes puissances alimente une rivalité toujours plus intense, dont l’Intelligence artificielle (IA) constitue le principal champ de bataille. La Brookings Institution déclarait ainsi en 2020 que « quiconque dominerait l’Intelligence artificielle en 2030 dirigerait le monde jusqu’en 2100 ». Cette vision étant largement partagée par les entreprises technologiques et les gouvernements, l’IA est devenue l’avant-poste des guerres commerciales et technologiques qui s’intensifient entre les États-Unis et la Chine. Ces guerres ont des répercussions mondiales, nourrissant techno-protectionnisme et nationalismes économiques.
Plus cette rivalité technologique s’accroît et plus la confiance dans les chaînes d’approvisionnement mondiales s’érode. Afin de garantir un accès continu aux technologies stratégiques, de nombreux gouvernements cherchent à renforcer leur souveraineté technologique. Même si l’escalade de la guerre technologique ne conduit pas à un découplage total de l’économie numérique, l’incessante quête de souveraineté technologique amoindrit les possibilités de coopération et augmente le risque de conflits mondiaux.
Un pouvoir démesuré
Les innovations des grandes entreprises technologiques sont un moteur de croissance et contribuent à redéfinir l’équilibre des puissances économiques. En 2024, les six plus grandes d’entre elles (Amazon, Apple, Google, Meta, Microsoft et Nvidia) ont enregistré près de 2 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires et un bénéfice net de 500 milliards de dollars. En janvier 2026, le total de leur capitalisation boursière a atteint 20 000 milliards de dollars. Ce même mois, la valorisation boursière de Nvidia s’élevait à 4 500 milliards de dollars, après avoir brièvement franchi le seuil des 5 000 en 2025. Seuls trois pays ont un produit intérieur brut (PIB) supérieur à 5 000 milliards de dollars : les États-Unis, la Chine et l’Allemagne. Ces chiffres illustrent la puissance économique sidérante de ces entreprises et expliquent pourquoi elles sont souvent comparées à des États souverains.
Les innovations de ces entreprises stimulent la productivité et soutiennent la croissance, contribuant à l’augmentation du PIB aux États-Unis et à l’étranger. En 2015, Forbes estimait ainsi qu’Apple avait ajouté à elle seule 0,5 % au PIB américain et 0,15 % au PIB mondial. Les performances stupéfiantes des marchés boursiers ces dix dernières années s’expliquent aussi largement par les gains considérables générés par les géants technologiques, qui ont enrichi des actionnaires du monde entier. Ces entreprises jouent également un rôle moteur dans la recherche et le développement. Ces dernières décennies, le secteur privé est devenu le principal financeur de la recherche et du développement aux États-Unis, dépassant le gouvernement. En 2026, le total des dépenses engagées par Alphabet, Amazon, Microsoft et Meta dans l’IA devrait avoisiner les 700 milliards de dollars. […]
Lisez l’article dans son intégralité sur le site de l’Ifri.
Retrouvez le sommaire du numéro anniversaire (n° 2/2026) de Politique étrangère ici.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.