Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Pierre Andrieu propose une analyse des ouvrages de Michaël Levystone, Géopolitique de l’Eurasie (Le Cavalier bleu, 2025, 216 pages) et d’Antoine Cibirski, Les chroniques tadjikes (Balland, 2025, 200 pages).

Les ouvrages de Michaël Levystone et d’Antoine Cibirski, même si leurs contenus centre-asiatiques se recoupent en partie, sont, par leur style et leur destination, totalement divergents.
Le premier, écrit par un chercheur universitaire spécialiste de l’Asie centrale, qui y a consacré plusieurs ouvrages, est une somme élégamment rédigée et fouillée. L’auteur aborde tout d’abord le double destin de la Russie, qui « n’a eu de cesse de s’interroger sur sa place dans son espace régional », entre l’Europe et l’Asie. Il relie ce balancement au « Grand Jeu » qui a opposé, au XIXᵉ siècle, l’Empire russe à l’Empire britannique, ainsi qu’à la théorie du heartland de Halford John Mackinder.
Les débats entre l’occidentalisme et l’eurasisme, courant de pensée né parmi les intellectuels russes émigrés en Europe centrale et occidentale après la révolution de 1917, sont précisément décrits. L’auteur rappelle notamment, avec raison, l’appréciation positive que les eurasistes faisaient du « joug tataro-mongol », longue domination (XIXᵉ-XXᵉ siècles) des principautés russes par la Horde d’or, « jugée salutaire pour avoir présidé à l’essor d’une Moscovie puissante et dotée d’une culture administrative et étatique imprégnant toujours la marche politique du pays ». Ce sentiment a été remis au goût du jour par le régime de Poutine, où le suzerain mongol a été remplacé par la Chine, qui a l’avantage, à ses yeux, de ne pas se mêler des affaires intérieures de la Russie. L’eurasisme a en effet été repris par la Russie post-soviétique, alors « en plein questionnement identitaire ».
Ses tenants contemporains sont l’ethnologue soviétique Lev Goumiliov, à qui l’actuel ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a consacré une monographie, ainsi que le très impérialiste Alexandre Douguine. Cette idéologie a également inspiré Evgueni Primakov, ancien ministre des Affaires étrangères et directeur du Service des renseignements extérieurs, qui encouragea « l’asiatisation de la diplomatie russe », principalement vers la Chine et l’Inde.
L’eurasisme fonde toujours la restauration impérialiste rêvée par Poutine, qui exige « le démembrement de l’Ukraine, dont l’indépendance représente un grand danger pour la Russie ».
L’auteur décrit bien l’évolution de la pensée internationale de Poutine, passée de sa volonté de rapprochement avec les Occidentaux, parallèlement à son engagement dans « l’asiatisme » et le regain d’hégémonisme dans l’« étranger proche », à la confrontation ouverte avec l’Occident. Ce faisant, le chef de l’État russe s’est détourné de la « Grande Europe », de Lisbonne à Vladivostok, pour aboutir à la « Grande Eurasie », de Saint-Pétersbourg à Shanghai.
C’est précisément dans cette aire que Moscou s’efforce de pérenniser sa présence, en premier lieu en Europe ex-soviétique, où « la vassalisation est inaccomplie ». L’auteur examine la situation en Ukraine, envahie pour la fondre « au sein de la Russie, selon l’argument culturaliste », ainsi que celle de la Moldavie, qui « tient une politique pro-européenne avec une certaine constance depuis la fin des années 2000 ».
Le Caucase est le théâtre de « dynamiques hétéroclites » entre l’Arménie, que la Russie a privée de sa protection, l’Azerbaïdjan, dont « l’affranchissement de l’influence russe a guidé son action internationale », et enfin la Géorgie qui, sous la férule de l’oligarque Bidzina Ivanichvili, s’est détournée de l’Union européenne au profit de Moscou.
L’auteur relativise le « retour gagnant » que la Russie opère en Asie centrale, notamment au Kazakhstan, « son partenaire le plus proche ». Ce pays « multiplie les signes de défiance à partir de 2017 », excluant tout « réalignement » sur Moscou, et poursuit « son action de diversification de ses partenariats économiques et politiques ».
Au-delà de cette aire post-soviétique où son influence faiblit quelque peu, la Russie « se démène pour tâcher de dégager de nouveaux ponts de convergence politique et stratégique en Asie ». Et surtout en Chine, où toutefois elle « court le risque de ce qui pourrait apparaître comme une inféodation ». L’analyse très fine de l’influence de la Turquie ainsi que la dénonciation très opportune des masques dont se pare, telle un caméléon, la Russie (« puissance de paix, anti-impéraliste, défenseur des opprimés, fidèle aux valeurs humanistes ») sont à relever.
Les Chroniques tadjikes d’Antoine Cibirski, écrivain, essayiste et diplomate européen, se présentent comme un essai plaisant, décrivant ses rencontres avec des personnages souvent pittoresques et toujours attachants, dans des situations parfois cocasses. L’ouvrage est émaillé de notations justes sur la situation intérieure et internationale du Tadjikistan, avec toutefois quelques erreurs, compréhensibles chez un observateur qui n’y est resté que peu de temps. Ainsi, la région antique méridionale est la Bactriane, et non pas la Bactrienne, alors que le « poète Azemi », qui n’a jamais existé, semble confondu avec Nizami Gandjavi, poète persan né dans ce qui est aujourd’hui l’Azerbaïdjan. La description des disputes frontalières entre le Tadjikistan et le Kirghizistan, au chapitre « Tu n’as rien vu à Isfara », est bien écrite.
Pierre Andrieu
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