Faut-il sortir de l’euro ?

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Michel Dévoluy propose une analyse de l’ouvrage de Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ? (Seuil, 2012, 204 pages).

L’euro est en crise, faut-il sortir de l’euro ? La réponse de Jacques Sapir est oui, car il existe une vraie alternative. Pour l’auteur, l’euro est mal parti et il est vain de vouloir redresser la barre par des aménagements circonstanciels ou des incantations. La démarche est courageuse et provocante. L’auteur analyse et démontre, mais il assène aussi des avis pas toujours suffisamment différenciés. Le ton, le style et le fond oscillent entre propos académiques et polémiques. Du coup, J. Sapir produit un livre stimulant, documenté, instructif et parfois irritant. À l’évidence, il le sait et l’assume.
L’ouvrage est construit en trois temps. D’abord, une présentation critique des origines et des enjeux de la monnaie unique. Puis un exposé des défauts de l’architecture institutionnelle de l’union monétaire et des limites des politiques nationales soumises à la présence de l’euro. Enfin, la démonstration que l’Europe et le monde peuvent, somme toute, se passer de l’euro.
L’issue proposée est la mise en place de ce qu’il nomme une « monnaie commune » qui permettrait aux États-nations de retrouver leurs marges de manœuvre. Sur le fond, J. Sapir s’appuie sur les théories des zones monétaires optimales pour rappeler que la zone euro ne remplit pas toutes les conditions requises pour légitimer la création d’une monnaie unique.
C’était vrai dès l’origine et cela reste d’une actualité brûlante. La crise qui frappe depuis fin 2007 n’a fait qu’exacerber et rendre plus lisible cette réalité. La grille de lecture théorique utilisée ici est appropriée puisqu’elle éclaire et explique les dysfonctionnements de la zone euro. À ce propos, certains jugements abrupts sur les travaux de Robert Mundell sont quelque peu déconcertants lorsqu’on sait que cet économiste est justement à l’origine de toutes ces analyses.
J. Sapir accentue sa vision pessimiste de l’euro en dénonçant également les approches « essentialistes » de la monnaie, selon lesquelles la seule présence de l’euro conduirait à la création endogène d’une zone monétaire optimale. Pour l’auteur, l’explosion des dettes souveraines révèle les faiblesses structurelles de la zone euro et pointe les méfaits du néolibéralisme. Les causes profondes de la crise sont l’hétérogénéité des économies nationales, l’austérité budgétaire installée comme norme, la politique de la Banque centrale européenne (BCE) arc-boutée sur le dogme de la stabilité des prix et la déconstruction des systèmes de protection sociale. D’ailleurs, ce sont les populations les moins protégées qui sont les premières victimes. La Grèce est ici exemplaire. Mais ce n’est pas tout : pour J. Sapir, la crise de la zone euro proviendrait également du comportement de l’Allemagne. La défiance envers cet État parcourt tout le livre. L’Allemagne voulait l’euro pour installer sa suprématie économique. Elle a imposé sa vision monétaire pour sédimenter ses avantages en termes de compétitivité-prix et pour drainer des fonds qui financeront les retraites d’une population vieillissante. Elle n’a jamais voulu de mécanismes de transfert entre les États membres.
Le jugement est sans appel, même si l’auteur rappelle plusieurs fois qu’il n’a rien à voir avec une défiance vis-à-vis de ce pays. Ce point de vue offre une lecture un peu grossière du processus d’intégration monétaire européen.
Au total, J. Sapir prend dans cet ouvrage le contre-pied du récit d’une Europe vertueuse cherchant le chemin de l’union politique, notamment grâce à l’euro. Il dénonce la mise en place d’un « fédéralisme furtif» qui dépolitise l’Europe et désenchante les Européens.
Il propose donc un retour à l’Europe des Nations en remplaçant l’euro par une monnaie dite « commune », c’est-à-dire, pour lui, un système de taux de change fixes et ajustables entre monnaies nationales. Il propose également un contrôle des capitaux. L’auteur fait ici le pari que la fin de l’euro permettrait un nouveau mode de coordination souple, seule méthode raisonnable lorsque les États ne sont pas assez homogènes. Cette solution admet implicitement que la dynamique de la construction européenne peut être réversible et qu’un nouveau départ fondé sur les États-nations est possible et souhaitable : la voie est périlleuse.

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