Les Lieux de la mondialisation

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (4/2012). Yves Gounin propose une analyse de l’ouvrage de Denis Retaillé,  Les Lieux de la mondialisation (Paris, Le Cavalier bleu, 2012, 200 pages).

La mondialisation est un défi lancé aux géographes. Comment interpréter un phénomène qui nie les distances et unifie les espaces ? Si, comme l’a affirmé Thomas Friedman, la terre est désormais « plate », s’il faut avec Bertrand Badie constater la « fin des territoires », que reste-t-il de sa géographie ? Denis Retaillé fait partie de cette nouvelle école qui a tenté de relever le défi. Publié aux Presses de Sciences Po en 1992, Le Monde : espaces et systèmes, coécrit avec Marie-Françoise Durand et Jacques Lévy, proposait une lecture d’un monde vu comme une superposition d’échelles d’organisations (l’État, la transaction économique, la distance culturelle, la société-monde). Au terme de mondialisation, qui décrit l’unification économique de la planète par le marché (globalisation), est préféré celui de « mondialité » qui caractérise l’émergence d’un fonds commun de référence. La mondialisation n’est donc pas appréhendée comme l’ajout d’une strate supplémentaire, mais comme une recomposition de l’ensemble des interactions spatiales existant sur la planète. Le monde n’est plus la somme mais l’intégrale de ces couches superposées.
À partir de l’étude de l’espace nomade sahélien, auquel il consacra en 1983 son doctorat, D. Retaillé entend dépasser les concepts géographiques traditionnels de surface et de milieux. Dans sa théorie de l’« espace mobile » («L’espace mobile », in B. Antheaume et F. Giraut [dir.], Le Territoire est mort. Vive les territoires! Une (re)fabrication au nom du développement, Paris, IRD Éditions, 2005), c’est le mouvement qui structure l’espace et lui donne son sens. Dans cette perspective, le lieu géographique change de nature. Pour D. Retaillé, il est un ancrage, un événement plus ou moins éphémère dans l’espace comme dans le temps. D’où le soin qu’il prend de le distinguer de deux concepts voisins : le site, qui est du lieu spatialisé, et la localité, du lieu temporalisé.
Il faut maîtriser cet appareil conceptuel robuste pour goûter au voyage dans neuf lieux de la mondialisation auquel le géographe nous invite. Chacun à sa façon est emblématique. Jérusalem est un site qui accueille plusieurs lieux. Internet ou la City de Londres sont au contraire des lieux qui peuvent occuper plusieurs sites. À chacun de ces lieux, D. Retaillé associe un « profil », fonction de son identité culturelle, de sa puissance géopolitique, de sa richesse économique et de sa mondialité. Ces lieux ou configurations articulent ce que l’auteur appelle les espaces de la guerre, du contrat et de l’ordre. Jérusalem, par exemple, est un lieu de mondialisation avec le maximum de guerre et le minimum de contrat ; la City de Londres a un profil opposé, avec le minimum de guerre et le maximum de contrat ; le Nunavut, lieu emblématique de l’autochtonie, a un profil intermédiaire, dont les revendications identitaires sont relayées par un mouvement mondial de sympathie, voire par le soutien des institutions internationales.
Obscurcie par l’utilisation de concepts qu’il est sans doute le seul à comprendre, l’œuvre de D. Retaillé n’en est pas moins stimulante. Elle repousse l’« horizon » géographique, l’idée que la géographie aurait atteint sa fin avec l’exploration du monde fini. La mobilité des espaces a rouvert cet horizon. Aujourd’hui comme hier, il continue à se produire quelque chose quelque part, et les géographes nous aident à le comprendre.

Yves Gounin

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