Creating the National Security State

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (4/2012). Jérôme Marchand propose une analyse de l’ouvrage de Douglas T. Stuart, Creating the National Security State: A History of the Law that Transformed America (Princeton, NJ, Princeton University Press, 2012, 358 pages).

Creating the National Security State examine les tâtonnements, les délibérations et les affrontements qui ont présidé à l’adoption du National Security Act de 1947, document fondateur qui a donné aux États-Unis un dispositif institutionnel voué à la gestion proactive des problèmes de défense. Prenant le contre-pied des auteurs qui envisagent la gestation de ce système en termes binaires, sous forme d’un affrontement entre étatistes et libéraux, Douglas T. Stuart défend l’idée selon laquelle l’attaque surprise de Pearl Harbor a dévalorisé les schémas relationnels et les cadres de pensée dominants, puis incité les élites de Washington à redéfinir de fond en comble les articulations liant le pouvoir exécutif, les autorités militaires, la communauté scientifique et la technostructure industrielle.
La thèse paraît recevable. À en juger par leurs interventions publiques, nombre d’acteurs politiques et administratifs des années 1942-1946 savaient l’ancien système condamné : trop de lenteurs, trop de tensions centrifuges d’une autre époque (querelles de prestige entre Army et Navy, luttes d’influence entre conseillers et émissaires présidentiels), insuffisante coordination entre pouvoir civil et pouvoir militaire et absence de gestion centralisée du renseignement stratégique. Encore fallait-il élaborer une série d’ébauches susceptibles de recueillir l’assentiment des principaux détenteurs d’enjeux (Maison-Blanche, Congrès, états-majors, State Department) et de leurs clientèles, avant de passer à la phase législative. Ici, Creating the National Security State se montre précieux, en particulier lorsqu’il met en avant les contributions de l’enseignant Edward Pendleton Herring et de l’homme d’affaires Ferdinand Eberstadt, auteurs l’un et l’autre de textes d’orientation importants. L’ouvrage fait aussi une large place aux luttes d’influence venues entraver l’unification des forces de défense et la constitution d’une agence de centralisation du renseignement, puis poursuit et enrichit le propos en détaillant la consolidation de l’Office of Secretary of Defense (OSD) et les reformatages du National Security Council (NSC). Les rivalités obsessionnelles des principaux services armés et leurs manœuvres d’obstruction incessantes1 tiennent une part centrale dans ces passages.
Heureusement, D.T. Stuart fournit en contrepoint des éclairages très intéressants sur les options prises par les différents présidents (Roosevelt, Truman, Eisenhower), afin de marquer leur prééminence décisionnelle. Point notable, l’auteur dénonce en conclusion les retombées dysfonctionnelles du dispositif de protection mis en place juste après la Seconde Guerre mondiale : « Créé pour répondre à une crise nationale, il a perpétué une atmosphère de crise. Mis au point pour identifier le prochain ennemi et se préparer à l’affrontement, il a encouragé les analyses worst case et des modes de comportement militaristes qui étaient fréquemment inadaptés par rapport aux circonstances du moment. » Logiquement, ce constat s’accompagne d’un appel au changement, visant à réhabiliter le State Department et à lui donner un rôle plus marqué dans l’appréhension et la formulation nuancées des problèmes de sécurité nationale.

Jérôme Marchand

1. Dans un ordre d’idées proche, voir l’enquête de Bob Woodward, Obama’s Wars, New York, Simon & Schuster, 2010.

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