La Diplomatie sur le vif – Dans les coulisses du monde

Cette recension est issue de Politique étrangère 3/2013. Yves Gounin propose une analyse des ouvrages de Roland Dumas (avec Bertrand Badie et Gaïdz Minassian) – La Diplomatie sur le vif (Paris, Presses de Sciences Po, 2013, 224 pages) et de Jean-Marc de La Sablière – Dans les coulisses du monde (Paris, Robert Laffont, 2013, 384 pages).

00-R-DumasLes mémoires sont un style littéraire à part entière qui ne date pas d’hier. On en écrit encore beaucoup, on en publie parfois, on en lit plus rarement (il suffit de faire un tour chez les bouquinistes pour en trouver un grand nombre fraîchement soldés, portant parfois encore leur dédicace). Rarement des mémoires viennent-ils révolutionner l’histoire de la pensée ou celle de la littérature. N’est pas de Gaulle ou Churchill – qui obtint grâce aux siens le prix Nobel de littérature – qui veut. Le plus souvent, il s’agit d’un passage obligé pour une personnalité qui vient de quitter le pouvoir : Valéry Giscard d’Estaing ou Jacques Chirac, Tony Blair ou Bill Clinton ont cédé à la mode. Les ventes de leurs mémoires dépendent moins de leur contenu que de la popularité qu’ils ont gardée.
Les diplomates aiment aussi écrire leurs mémoires. Parce qu’ils ont eu une vie particulièrement remplie, ont été les témoins, voire les acteurs, de moments historiques. Henri Froment-Meurice, qui fut ambassadeur à Moscou puis à Bonn, débite ses mémoires en tranches (Journal de Moscou, 2011, Journal de Bonn, 2013) ; Michel Lunven, disciple de Foccart, raconte son parcours africain dans Ambassadeur en Françafrique (2011) ; Dominique Decherf, qui lui aussi servit en Afrique, développe une réflexion plus ambitieuse à partir d’une expérience pourtant assez proche (Couleurs, 2012).
00-LaSablièreJean-Marc de La Sablière n’a pas résisté à la tentation de perpétuer cette tradition. Son livre se présente comme un témoignage sur les négociations internationales, comme voudrait nous le faire croire un sous-titre séduisant – Du Rwanda à la guerre d’Irak, un grand négociateur révèle le dessous des cartes – probablement inspiré par l’éditeur. Il est, plus classiquement, la narration chronologique de la (splendide) carrière d’un diplomate issu de l’ENA, ayant passé l’essentiel de sa vie à représenter la France aux Nations unies (où il fut, à son troisième séjour, le représentant permanent français entre 2002 et 2007).
D’une tout autre facture est le livre d’entretiens de l’indéboulonnable ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand. En 2007, il avait publié le premier tome de ses mémoires, couvrant la période 1983- 1988. Le second tome, qui aurait dû couvrir logiquement les années 1988-1993, n’a pas été écrit. Mais le nonagénaire toujours alerte n’en maintient pas moins une intense activité bibliographique. Il vient de publier Dans l’œil du minotaure, où il brosse le portrait des grandes personnalités qui ont croisé sa vie. Les entretiens qu’il a réalisés avec Bertrand Badie et Gaïdz Minassian sont l’occasion d’un ample tour du monde géopolitique en sept chapitres, qui rompt avec la monotonie convenue de la narration chronologique. Chaque espace est analysé au prisme de l’expérience du locataire du Quai d’Orsay, occasion de rappeler les grandes heures de la « mitterrandie ». Cet intime parmi les intimes s’avère beaucoup moins courtisan qu’on aurait pu le redouter, et n’hésite pas à écorner quelques mythes : ainsi de la célèbre photo de Verdun des présidents français et allemand main dans la main, beaucoup moins spontanée qu’on a voulu le dire, ou de l’affaire Gordji.
Aussi différents soient-ils, ces témoignages ont en commun de développer une conception des relations internationales fondée sur la primauté et la centralité de l’État. Aucun des deux, ni le ministre né en 1922 ni l’ambassadeur né en 1946 ne semblent avoir pris la mesure des phénomènes transnationaux qui influencent les relations internationales, qu’il s’agisse des mouvements boursiers ou de l’apparition d’Internet. On pourrait s’en alarmer s’il s’agissait de jeter les bases de la diplomatie de l’avenir ; on préférera y voir le témoignage historique d’une façon de faire aujourd’hui dépassée.

Yves Gounin

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