Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention

BruylantCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2014). Denis Bauchard propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Jean-Pierre Vettovaglia, Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, (Bruxelles, Bruylant, 2013, 1092 pages).

Voici un ouvrage collectif qui s’inscrit dans une série de réflexions initiées par l’Organisation de la francophonie sur la prévention des conflits et la promotion de la paix. Après deux volumes consacrés respectivement à la médiation, et à la démocratie et aux élections, ce tome III aborde plus directement les déterminants des conflits et les nouvelles formes de prévention.

En fait, l’intérêt de cet ouvrage dépasse largement le champ des pays francophones. Les outils évoqués – prévention précoce, sanctions, dialogue et réconciliation, diplomatie humanitaire, ingénierie institutionnelle, recours à la justice pénale internationale – existent parfois depuis des décennies. Ces outils prennent cependant de nouvelles formes, bénéficient d’une nouvelle approche et d’un nouveau dynamisme.

Ce livre se veut un manifeste contre ceux qui entendent « donner ses chances à la guerre », pour reprendre l’expression d’Edward Luttwak. Or si l’on en croit la base de données du Heidelberg Institute for International Conflict Research, on pouvait déplorer, en 2012, 396 conflits dans le monde, un chiffre proche du record atteint dans le courant des années 1990, dont 80 % de conflits intra- ou infra-étatiques, défis majeurs de notre temps. Comme le constate Jean-Pierre Vettovaglia, la violence s’est fragmentée à l’initiative d’acteurs non étatiques, qui défient et supplantent des États dépossédés du monopole de la violence. Ces groupes armés ignorent naturellement les « règles du jeu » et ont souvent des objectifs mal définis. Nombre d’entre eux ne sont pas reconnus comme des interlocuteurs valables. Leur prolifération, en Afrique ou au Moyen-Orient, contribue à expliquer la multiplication des États faillis : Somalie, Soudan, Centrafrique, Liban relèvent de cette problématique. L’étude de Georges Corm montre comment les chefs de clans locaux ont conduit le Liban à la guerre civile en s’appuyant sur des protecteurs extérieurs – Israël, Arabie Saoudite, Syrie, États-Unis, France –, qu’ils instrumentalisent tout étant eux-mêmes manipulés. Le clivage traditionnel entre chrétiens et musulmans s’est mué en un clivage transcommunautaire qui traverse aussi bien chrétiens que musulmans sunnites, faisant de ce pays un champ de bataille où les acteurs extérieurs se livrent à une guerre sans merci.

Parmi les instruments, sinon nouveaux, tout au moins rénovés, figurent les sanctions. Plusieurs pays du Moyen-Orient – Irak, Syrie, Iran – en ont été frappés, avec des succès inégaux. L’analyse de Thomas Bierstecker attire l’attention. Il essaie de définir les objectifs poursuivis en en distinguant trois, étroitement liés : stigmatiser, contraindre, dissuader. Il estime que les sanctions peuvent avoir une réelle efficacité, mais qu’elles seraient impuissantes à 25 % pour le premier objectif, 62 % pour le deuxième et 43 % pour le dernier. Il évoque leurs effets pervers : corruption, désastres humanitaires, voire renforcement du régime. Ces développements auraient pu être complétés par une réflexion sur la recherche des introuvables « sanctions intelligentes », censées toucher les dirigeants sans affecter la population. De même, la façon parfois discriminatoire dont le Conseil de sécurité punit les pays enfreignant la légalité internationale – le double standard – aurait mérité une analyse. On pourrait aussi s’interroger sur les sanctions unilatérales, qui tendent à supplanter en nombre et parfois en efficacité les sanctions onusiennes. Ainsi, près de 80 États sont visés par des sanctions votées par le seul Congrès américain.

La lecture de cet ouvrage de référence devrait permettre de mieux comprendre les déterminants des turbulences actuelles et de mieux appréhender à quelles conditions le triangle vertueux représenté par la paix, la démocratie et le développement peut sortir du chaos nombre de pays.

Denis Bauchard

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