Le génocide au village. Le massacre des Tutsis au Rwanda

TutsisCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2014). Yves Gounin propose une analyse de l’ouvrage d’Hélène Dumas, Le génocide au village. Le massacre des Tutsis au Rwanda (Paris, Le Seuil, 2014, 384 pages).

La thèse d’Hélène Dumas ne traite pas de la question de la responsabilité du génocide, l’auteur refusant de prendre parti dans la querelle qui oppose grosso modo ceux qui, derrière Patrick Saint-Exupéry (et Paul Kagamé), en font porter le poids à la France à ceux qui, derrière Pierre Péan, entendent l’en exonérer. Représentante d’une nouvelle génération d’historiens qui n’avaient pas encore atteint l’âge adulte lors du génocide, elle n’est pas l’otage des controverses où ses aînés sont englués depuis 20 ans. Sans être africaniste de formation, elle intègre le génocide rwandais dans la perspective plus large des violences de masse contemporaines.

Dumas se revendique de la microstoria, un courant historique attaché aux lieux, aux acteurs et aux faits. Pratiquant l’histoire « au ras du sol[1] », elle ambitionne de présenter « une modulation locale de la grande histoire[2] », auscultant une commune « ordinaire », une « colline entre mille[3] », située à une dizaine de kilomètres au nord de Kigali. On pourrait pinailler, invoquer le fait qu’il n’existe pas de « village » au Rwanda, regretter que l’auteur n’ait pas repris simplement le titre de sa thèse : « Juger le génocide sur les collines ». Mais ce dernier aurait été trop réducteur, aurait limité l’exposé à la présentation d’un processus judiciaire.

Sans doute, pendant cinq ans, l’auteur a-t-elle suivi les audiences des tribunaux gacaca, cette forme de justice communautaire destinée à juger les « petits » criminels. Mais ce qui l’intéresse n’est pas la procédure judiciaire, aussi innovante soit-elle[4]. Ces procès d’un style particulier, qui se déroulent sur les lieux mêmes des crimes qu’ils sanctionnent et dont les juges sont les témoins directs, voire les victimes, sont pour Dumas la porte d’entrée vers le génocide, qu’elle appréhende avec les outils de l’anthropologie historique. Ces procès rejouent le génocide, caractérisé par « l’intimité sociale, voire affective » qui unit ses acteurs.

Telle est la principale caractéristique du « génocide de proximité » rwandais : des voisins se sont entre-tués. Tel est son principal mystère : comment cette vicinalité pacifique s’est-elle retournée ? Dumas cherche la réponse à cette question dans l’histoire rwandaise, à partir de la guerre qui éclate en 1990 avec les premières offensives du Front patriotique rwandais (FPR) depuis l’Ouganda. C’est à partir de cette date que les imaginaires se construisent, transformant les Tutsi en inyenzi, en « cafards » qui infiltrent le territoire la nuit et qu’il faut exterminer. C’est à partir de cette date aussi que se met en place un programme d’autodéfense civile avec distribution d’armes dans les communes et militarisation de la population.

Pour autant, le méticuleux travail de terrain auquel s’est livrée l’auteur lui évite le piège de la téléologie. Si la guerre a rendu possible le génocide à partir de 1990, elle ne l’a pas rendu inévitable. L’approche anthropologique révèle « l’autonomie meurtrière des voisins », dont ne rendent compte ni les clichés de l’obéissance passive, ni ceux de la fureur désordonnée. Elle éclaire au contraire l’irréductible responsabilité des tueurs, « petits » et « grands », dans les actes commis à l’égard de leurs voisins, de leurs neveux, de leurs coreligionnaires.

Yves Gounin

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[1]. J. Revel, « L’histoire au ras du sol », préface à l’édition française de G. Levi, Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du xviie siècle, Paris, Gallimard, 1989.

[2]. Ibid., p. XXI.

[3]. Pour reprendre le titre de l’étude anthropologique de D. de Lame (Tervuren, M.R.A.C. Éditions, Annales Sciences Humaines, vol. 154, 1996).

[4]. La meilleure analyse à ce jour des tribunaux gacaca est l’œuvre d’un chercheur britannique à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres : Ph. Clark, The Gacaca Courts, Post-Genocide Justice and Reconciliation in Rwanda. Justice without Lawyers, Cambridge. Cambridge University Press, 2011.

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