Nulle part où se cacher

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (4/2014). Julien Nocetti, qui a coordonné le dossier « Internet : une gouvernance inachevée » de ce numéro, propose une analyse de deux ouvrages : Glenn Greenwald, Nulle part où se cacher (J.-C. Lattès, 2014, 360 pages) ; et Antoine Lefébure, L’affaire Snowden. Comment les États-Unis espionnent le monde (La Découverte, 2014, 276 pages).

Le premier ouvrage est important, puisque rédigé par un acteur majeur de l’« affaire Snowden », le journaliste et blogueur américain Glenn Greenwald, spécialiste des questions de surveillance. Sa thèse : les États, au nom d’une menace terroriste en partie instrumentalisée après le 11 septembre, ont édifié une toile de surveillance mondiale et imposé une idéologie sécuritaire.

Le premier chapitre se révèle savoureux : du premier contact avec Edward Snowden – long à se concrétiser en raison de la réticence de l’auteur à se servir d’outils de cryptage –, à la rencontre dans un hôtel de Hong Kong, Rubik’s cube en main dans une ambiance de polar, le lecteur sent la tension progressivement monter. Le Guardian est plutôt soupçonneux au départ vis-à-vis des réelles motivations du lanceur d’alerte. Pendant plusieurs jours, Greenwald décortiquera les milliers de fichiers de la National Security Agency (NSA) américaine avant de les révéler au compte-gouttes. Les scoops s’enchaîneront : collecte par la NSA des relevés téléphoniques de millions d’abonnés de Verizon, le plus grand opérateur américain ; espionnage de diplomates étrangers au G20 en 2009 ; mise sur écoute de chefs d’État étrangers, dont Angela Merkel et Dilma Rousseff ; accès, par la même agence, aux serveurs et aux données de neuf géants de l’internet via le programme Prism.

Pour autant, la technique n’est pas le sujet central. L’auteur s’attarde certes sur les programmes de surveillance de la NSA, mais il insiste davantage, dans les chapitres suivants, sur l’absence de tout contrôle sur une organisation qui s’est montrée capable de déjouer une série de systèmes créés précisément pour protéger la vie privée sur internet. Greenwald met ensuite en lumière la frilosité des grands médias américains, et leurs liens incestueux avec le pouvoir politique. Sur ce terrain, ses réflexions sont peu amènes et, aussi pertinentes soient-elles, pèchent par un style hyperbolique et une vision parfois manichéenne qui peuvent desservir son propos.

L’ouvrage d’Antoine Lefébure s’avère un bon complément. Historien engagé des technologies de l’information, il relate avec pédagogie les motivations des parties prenantes ainsi que les répercussions mondiales des révélations de Snowden. Revenant sur la trajectoire de la NSA depuis la guerre froide, et les liens particulièrement étroits qu’elle a noués avec le Government Communications Headquarters (GCHQ) britannique, l’auteur relativise la voracité de l’agence américaine, en réalité – pour l’heure – dépassée sur le plan des capacités de traitement d’une masse aussi considérable de métadonnées. Poursuivant ses réflexions sur les lanceurs d’alerte – « les nouveaux dissidents d’États qui se proclament démocratiques » –, il espère que l’affaire Snowden forcera le débat public concernant la protection de la vie privée. Chose entamée aux États-Unis avec l’ouverture de débats parlementaires, en Allemagne où la presse d’investigation s’est emparée du sujet, et dans les enceintes de la gouvernance mondiale de l’internet où les questions de surveillance et de privacy sont désormais âprement débattues. Les conséquences seront considérables selon l’auteur, convaincu qu’il y aura un après-Snowden comme il y a eu un après-11 septembre.

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