Terre noire. L’holocauste et pourquoi il peut se répéter

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Jean-Marc Dreyfus propose une analyse de l’ouvrage de Timothy Snyder, Terre noire. L’holocauste et pourquoi il peut se répéter (Gallimard, 2016, 608 pages).

Terre noire

Ce livre a été attendu par la communauté des historiens de la Shoah autant qu’il a déçu, recevant un accueil prudent mais généralement négatif. Publié après Terres de sang – mieux accueilli – Terre noire propose à nouveau une approche territoriale de la violence de masse qui a provoqué des millions de morts au cœur de l’Europe des années 1940. Les Terres de sang – une Europe médiane des Pays baltes à l’Ukraine – semblaient générer des morts sui generis, vaguement expliqués cependant par le choc titanesque de deux empires expansionnistes et totalitaires, le nazi et le soviétique.

Terre noire part d’une vision idéologique – on pourrait dire ultra-intentionnaliste mais aussi totalisante – du national-socialisme. Hitler aurait développé sa vision dès avant la publication de Mein Kampf jusque dans ses derniers écrits. Timothy Snyder décrit cette vision d’un « état de nature » anarchique et « écologique », idéal et qu’il fallait retrouver, corrompu qu’il avait été par l’ensemble des inventions humaines, dont la science, invention juive et bolchévique. « Dans l’écologie de Hitler, la planète était gâtée par la présence des juifs, qui défiaient les lois de la nature en introduisant des idées corruptrices », écrit Snyder. Cette vision ultra-écologique n’était pourtant qu’une part de l’idéologie d’Hitler. Le nazisme mit aussi en avant la science et les techniques, qu’il finança largement. Mein Kampf contient bien plus d’idées que celle d’une écologie absolue qui voit tout processus civilisationnel comme une dégénérescence ; on y trouve en particulier l’idée d’une primauté de l’État nazi, celle de la construction du NSDAP pour contrôler l’ensemble de la population allemande, etc.

Par ailleurs, dans l’édifice explicatif de l’auteur, il n’est pas dit comment cette idéologie extrême fut partagée par les centaines de milliers de bourreaux. Hitler y apparaît d’une puissance démoniaque ; Snyder fait fi des centaines d’études sur les différentes administrations allemandes et européennes, sur les organisations nazies et sur les opinions publiques, qui montrent la disparité des attitudes face au projet des dirigeants allemands. Parmi les nombreuses sous-thèses de l’ouvrage, dont bien peu ont convaincu malgré l’inventivité de l’auteur, celle de la disparition de l’État comme condition de la Shoah a été beaucoup discutée. Il s’agit là encore d’une approche centrée sur la Pologne. L’idée de la disparition de l’État est elle-même, à lire Timothy Snyder, peu claire. Comment prétendre que l’État néerlandais avait disparu, alors que son administration était intacte et que le gouvernement en exil était remplacé par un gouvernement de secrétaires généraux des ministères – qui collabora avec l’occupant ? Cette idée ne fait que compliquer à l’envi un débat déjà passablement brouillé sur les différentiels de survie des juifs d’un pays à l’autre. Comment dire que l’État grec fut plus démantelé que celui de la Hongrie pour expliquer l’assassinat de presque tous les juifs de ces deux pays ?

La conclusion se veut une réflexion sur les défis d’aujourd’hui et rejoint des analyses – rejetées par la plupart des historiens de la Shoah – sur les similitudes entre les tensions provoquées par les atteintes à l’environnement et le réchauffement climatique d’une part, et la Shoah d’autre part. L’ouvrage, d’une grande érudition, et dont la lecture n’est pas aisée, peine à fournir une nouvelle et unique explication de la destruction de six millions de juifs d’Europe.

Jean-Marc Dreyfus

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