« La Communauté économique de l’ASEAN »

Suite au sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir avant la sortie officielle du numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2017), l’article que vous avez choisi d'(é)lire : « La Communauté économique de l’ASEAN : un modèle d’intégration original », par Françoise Nicolas, directeur du Centre Asie de l’Ifri.

La Communauté économique de l'ASEAN

À sa création en 1967, la principale préoccupation des cinq membres fondateurs de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) est d’ordre politique : aussi leurs ambitions sont-elles modestes sur le plan économique. Selon la Déclaration de Bangkok, le projet original de l’ASEAN avait pour objectif « de favoriser la croissance économique, le progrès social et le développement culturel dans la région et de promouvoir la paix et la stabilité ». Le développement étant perçu comme le meilleur rempart contre le danger communiste, l’objectif est alors de tout mettre en œuvre pour le faciliter ; mais il n’est aucunement question pour les cinq pays fondateurs de s’engager sur la voie de l’intégration économique sur base institutionnelle. Les initiatives gouvernementales de coopération économique n’interviendront que beaucoup plus tard. Au fil du temps, sous la pression de forces et d’événements extérieurs, les projets se sont pourtant précisés, aboutissant à la mise en place d’une Communauté économique qui constitue aujourd’hui l’un des trois piliers de la Communauté ASEAN.

Ce parcours singulier de l’ASEAN en matière d’intégration économique, qui mêle acteurs étatiques et non étatiques, mais aussi dynamique de marché et logique institutionnelle (voire capitalisme d’État), se démarque des expériences observées dans d’autres régions, et notamment en Europe. Il reflète en outre une constante oscillation entre la poursuite d’objectifs économiques purement nationaux (en premier lieu le développement), et une coopération régionale qui passe par de nécessaires compromis. Cette ambivalence explique aussi le décalage entre les ambitions affichées et les réalisations observées sur le terrain, même si de réels progrès ont été accomplis au cours des 50 dernières années. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si, et comment, les pays de l’ASEAN parviendront à maintenir leur stratégie dans un contexte régional mouvant où l’Association, en tant que groupe, pourrait jouer un rôle stabilisateur.

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La CEA et au-delà

Afin de faire de l’ASEAN une région prospère, stable et hautement compétitive, la CEA est censée créer un marché unique pour la production et la circulation des biens, des services, du capital et du travail qualifié au sein de l’Association, marquant le point d’orgue d’un long processus d’intégration économique s’appuyant sur la réduction progressive des obstacles aux échanges intra-zone. […]

Au-delà de la CEA, l’ASEAN pourrait voir son rôle se modifier profondément dans l’organisation de la région Asie-Pacifique dans les années à venir. Une caractéristique importante de la CEA tient en effet au 4e objectif évoqué plus haut, l’intégration des économies de l’ASEAN dans l’économie mondiale. Dans la logique du régionalisme ouvert qui leur est chère, les pays de l’ASEAN se sont engagés depuis quelques années, à titre individuel, dans la négociation d’accords commerciaux préférentiels. En 2016, Singapour était signataire de plus d’une trentaine d’accords de libre-échange, la Malaisie et la Thaïlande d’une bonne vingtaine, le Vietnam d’une quinzaine. Parallèlement, l’ASEAN a suivi le même chemin, négociant notamment des accords de libre-échange (dits ASEAN + 1) avec ses grands partenaires d’Asie-Pacifique (Chine, Corée du Sud, Japon, Inde, Australie et Nouvelle-Zélande). En novembre 201221, l’ASEAN a lancé, à l’initiative de l’Indonésie, un projet de grand partenariat économique régional (Regional Comprehensive Economic Partnership – RCEP), dont l’objectif est de permettre la consolidation des cinq accords ASEAN + 1. […]

Alors qu’avec le TPP, l’ASEAN se trouvait marginalisée comme acteur institutionnel, et divisée en tant que groupe puisque seul quatre pays membres étaient parties à la négociation (Brunei, Singapour, Malaisie, Vietnam), avec le RCEP au contraire l’ASEAN retrouve son rôle central, et reprend en quelque sorte la main sur l’organisation de la région. Il est vrai que le rôle « central » et moteur de l’ASEAN dans le projet RCEP serait grandement facilité si la Communauté économique de l’ASEAN (CEA) était vraiment achevée, ce qui n’est pas encore tout à fait le cas. Il reste que le retrait américain du TPP offre à l’ASEAN une chance inespérée de faire du RCEP la clé de voûte de l’organisation des échanges en Asie de l’Est. […]

Le chemin parcouru par les pays de l’ASEAN ces cinquante dernières années est spectaculaire. La région abrite des économies extraordinairement dynamiques, étroitement insérées dans les réseaux mondiaux de production. Avec un PIB d’environ 2600 milliards de dollars, l’ASEAN en tant que groupe constitue la troisième puissance économique en Asie (derrière la Chine et le Japon, mais devant l’Inde), et la cinquième dans le monde. Et l’ASEAN en tant qu’institution n’est pas étrangère à cette performance : en pacifiant les relations entre les États membres, et en accroissant l’attractivité de la région, elle a incontestablement contribué à la réussite de chacun de ses membres, et facilité leur insertion dans les chaînes de valeur mondiales.

Même si l’Association s’est progressivement transformée pour s’adapter aux défis de son environnement, la construction économique régionale mise en place est marquée par deux grandes constantes. Son régionalisme est ouvert et développemental, ce qui la démarque des entreprises d’intégration économique observées dans d’autres régions, et explique les tensions récurrentes entre agendas nationaux et objectif d’intégration. Il reste que ce groupe, quelle que soit sa malléabilité, peut jouer un rôle moteur dans la structuration économique de la région Asie-Pacifique. Avec les bouleversements observés depuis peu, l’occasion lui est offerte de devenir plus proactif, de prendre son sort en main, et au-delà celui de l’ensemble de la région d’Asie. L’ASEAN saura-t-elle saisir l’occasion ? Tel est l’enjeu des prochaines années.

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