Une ligne dans le sable

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n°2/2017). Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de James Barr, Une ligne dans le sable. Le conflit franco-britannique qui façonna le Moyen-Orient (Perrin, 2017, 512 pages).

Une ligne dans le sable

Le titre évoque la « ligne dans le sable » qui va d’Acre à Kirkouk, telle que définie dans les accords Sykes-Picot. Le véritable sujet de l’ouvrage est précisé par le sous-titre : « Le conflit franco-britannique qui façonna le Moyen-Orient. » Voici en effet une fresque sans complaisance de l’affrontement qui opposa la Grande-Bretagne à la France entre 1915 et 1949 dans cette région sensible. Comme ne craint pas de l’affirmer l’auteur, cette hostilité aurait « alimenté le conflit arabo-­israélien actuel », la Grande-Bretagne nourrissant le terrorisme arabe contre la France quand celle-ci soutenait les « terroristes sionistes ». Si cette thèse est contestable, la rivalité entre deux pays en principe amis a été particulièrement rude. L’auteur en détaille avec soin et une objectivité froide les péripéties souvent sanglantes, soulignant les incohérences des politiques de Paris et de Londres, et les coups bas assénés de part et d’autre.

Dès le début de la période du « dépeçage » (1915-1919), les crispations sont évidentes entre les deux pays pourtant alliés. Du côté britannique, de fortes tensions existent entre différents courants, l’un privilégiant « l’entente cordiale », l’autre nettement francophobe, représenté par Churchill à la tête du Colonial Office, et Thomas E. Lawrence. Dans une lettre à sa famille de février 1915, ce dernier ne cache pas son hostilité : « Concernant la Syrie, l’ennemi c’est la France et non la Turquie. » À toutes les étapes du démantèlement, les intérêts s’affrontent, la Grande-Bretagne étant plutôt en position de force avec une armée de 300 000 hommes sur le terrain, contre 30 000 pour la France. En définitive, Lloyd George, de mauvaise grâce, lâchera Fayçal « le roi de Damas » qui devra renoncer à la Syrie.

Dans l’entre-deux-guerres, l’affrontement perdure. Du côté de Londres, on encourage ouvertement le nationalisme arabe contre la politique répressive des hauts-commissaires français. Allant plus loin, la Grande-Bretagne est accusée de fournir des armes aux Druzes lors de la révolte de 1925 et de donner refuge à des terroristes arabes, notamment à Ahmed Merawed, l’auteur de l’embuscade qui a failli coûter la vie au général Gouraud. De son côté, la France accueille à Beyrouth les auteurs d’attentats contre des officiels britanniques, et même Amin Al-Husseini, grand mufti de Jérusalem responsable des graves troubles qui secouent la Palestine en 1936. La France est, à son tour, accusée de donner refuge aux terroristes arabes. Les mêmes affrontements perdurent entre 1940 et 1945. Edward Spears, chef de la mission britannique en Syrie, joue ouvertement l’élimination de la présence française. Révoqué par Churchill à la demande du général de Gaulle, son action de sape est poursuivie par Walter Sterling, nommé en juin 1944 officier de liaison auprès du président syrien Choukri Al-Kouatli. Mais l’auteur assure que la France a joué aussi un rôle important en soutien aux groupes terroristes juifs. Le colonel Alessandri, chef des services de renseignement français au Levant, aurait ainsi fourni argent et armes aux groupes Stern et à l’Irgoun, qui auraient utilisé Paris comme base arrière.

L’ouvrage fort documenté laisse une impression de malaise. La rivalité entre la Grande-Bretagne et la France au Moyen-Orient était certes connue. Mais ce livre montre la violence de l’affrontement, à un moment – les deux guerres mondiales – où la solidarité aurait dû prévaloir sur les désaccords.

Denis Bauchard

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