Initiation à l’islam

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n°2/2017). Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Jacques Huntzinger, Initiation à l’Islam (Les éditions du Cerf, 2017, 368 pages).

Initiation à l'islam

Jacques Huntzinger, ancien ambassadeur, acteur depuis des décennies du dialogue méditerranéen et du dialogue interreligieux à travers diverses instances, notamment le Forum culturel méditerranéen et le Collège des Bernardins, publie une Initiation à l’islam, sujet qu’il qualifie lui-même « d’ultra-­sensible ». Constatant que l’islam est un objet « passionnel, énigmatique et complexe », il s’adresse à un public non spécialiste, donnant les éléments essentiels, n’hésitant pas à aborder les sujets qui fâchent. Au moment où se développe un débat autour de l’islam de France, non sans confusion et amalgame, il fait œuvre utile, s’efforçant d’analyser de façon claire et rigoureuse les concepts de base et les défis auxquels cette religion est confrontée. Il aborde ainsi successivement la personne de Mahomet, le Coran, l’islam sunnite, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui, ses principaux courants et le chiisme.

On retiendra en particulier la description du « grand retournement » intervenu au XVIIIe siècle avec la prédication d’Abdel Wahhab, juriste théologien d’Arabie qui fait alliance avec la famille des Saoud, lors du pacte du Nadjd conclu en 1745, qui demeure toujours valable. Comme le note l’auteur, cette forme de fondamentalisme, née au cœur de l’Arabie, est un islam qui ne doit rien à un contact avec l’Europe ou à une réaction à la modernité. Il s’inscrit dans le sillage d’un courant qui a toujours existé, illustré notamment au XIIIe siècle par Ibn Tamyya. Ce salafisme devait prendre une ampleur considérable grâce aux moyens financiers dont dispose l’Arabie Saoudite depuis plusieurs décennies, et aux vecteurs d’influence qu’elle utilise avec une grande efficacité dans l’ensemble du monde arabo-musulman. Ainsi ce pays est-il devenu la principale puissance du monde sunnite, au détriment notamment de l’Égypte, en faisant du salafisme une force majeure en terre d’islam.

Le choc intervenu au XIXe siècle, né du contact de l’islam avec la modernité, véhiculée dans les Indes par les Britanniques et en Égypte par Bonaparte, a suscité des réactions diverses. Trois grandes figures de « clercs intellectuels tourmentés » sont évoquées par l’auteur : le Perse d’origine chiite Al-Afghani, l’Égyptien Mohamed Abdouh, et le Syrien Rachid Rida. Ils veulent, dans le cadre de la Nahda, réformer et revitaliser l’islam. Mais au XXIe siècle, l’islam n’a toujours pas réussi son aggiornamento, comme le montre l’évolution récente, et n’a pas encore relevé les trois défis qu’énumère Jacques Huntzinger. Le défi anthropologique est celui de « la reconnaissance de la singularité et de la grandeur de l’homme individu ». Le défi de la politique et de sa sécularité est celui qui devrait surmonter le poids du religieux dans le débat politique. Le troisième défi, le plus important à ses yeux, est théologique : c’est celui de la réforme religieuse. La vigueur des débats qui secouent le monde musulman, l’émergence d’une société civile mondialisée, notamment à l’occasion des printemps arabes, les violences qui touchent de nombreux pays musulmans, montrent que ces trois questions sont encore loin d’être résolues.

Ce livre apparaît comme un utile instrument de décryptage d’un monde musulman en pleine mutation, qui déroute et inquiète un Occident lui-même en crise. Il est un moyen de mieux comprendre « l’autre » à une époque où « l’autre, » quel qu’il soit, est regardé comme une menace.

Denis Bauchard

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