Drone de guerre

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2017). Olivier Louis propose une analyse de l’ouvrage de Guillaume Lavallée, Drone de guerre. Visages du Pakistan dans la tourmente (Les éditions du Boréal, 2017, 208 pages).

Le sous-titre décrit bien le contenu du livre. L’auteur a sélectionné un certain nombre de personnalités représentatives pour des interviews approfondies. Les personnes interrogées viennent des quatre provinces du Pakistan : le Khyber Pakhtunkhwa, le Panjab, le Baloutchistan et le Sindh, et les interviews, en général passionnantes, éclairent d’une lumière sombre des aspects souvent méconnus des multiples crises que traverse ce pays.

Au Baloutchistan, les persécutions subies par les chiites, le recours au terrorisme des mouvements qui revendiquent l’indépendance, et la terrible répression de l’armée créent un sentiment d’insécurité permanente. À Karachi, les guerres de gangs mafieux et/ou politiques qui ensanglantent la ville sont décrites à travers les mots mêmes des acteurs et des victimes de violences incessantes. Dans les régions tribales à la frontière de l’Afghanistan, l’auteur recueille les témoignages de dislocation de la société traditionnelle, qui subit à la fois la violence des drones américains, la montée en puissance des talibans pakistanais qui cherchent à remplacer les autorités locales, et la répression de l’armée pakistanaise, qui essaie de neutraliser les talibans mais n’épargne pas la société civile et contraint les habitants du pays à l’exil, temporaire ou définitif.

La situation est différente au Panjab, province la plus peuplée et la plus riche du pays. La violence y est plus cachée, mais les minorités religieuses, en particulier les chrétiens, y sont soumises à de fortes pressions, les accusations vraies ou fausses de blasphème pouvant conduire à des condamnations à mort (même si aucun « blasphémateur » n’a été jusqu’à présent exécuté), et une religiosité intolérante ne cessant de progresser. Ces tensions partout présentes conduisent la partie la plus aisée de la population à s’isoler dans des quartiers très protégés et parfois extrêmement luxueux comme, par exemple, Bahria Town, dans les faubourgs de Rawalpindi.

Cette description du Pakistan à partir des témoignages de ses habitants est extrêmement vivante, passionnante à lire et apporte un éclairage humain très précieux. Deux réserves paraissent pouvoir être faites. Tout d’abord, en dépit de son titre, l’ouvrage ne traite pas de la politique américaine des drones, sur laquelle il est en général très imprécis. Les trois quarts – au moins – des témoignages recueillis n’ont, en fait, que très peu de liens, pour ne pas dire aucun lien, avec les drones américains qui n’ont frappé que les régions tribales à la frontière de l’Afghanistan (à une exception près). Expliquer les violences qui ensanglantent la société pakistanaise par les drones américains, comme l’auteur le tente deux ou trois fois sans d’ailleurs beaucoup de conviction, est certainement une simplification excessive. Deuxièmement, l’image que projette le livre est trop partielle. Tout ce qui est écrit est incontestablement vrai et mérite d’être pris en compte. Mais il existe également au Pakistan des zones de prospérité, une activité culturelle et artistique très riche à Lahore, et même à Karachi, des universités qui fonctionnent, des industries qui se développent, une agriculture qui assure l’indépendance alimentaire du pays et une part importante de ses exportations. Le Pakistan est sans aucun doute dans la tourmente, encore que celle-ci soit aujourd’hui moins forte qu’il y a trois ou quatre ans, mais il n’a pas été emporté, et n’est pas sur le point de l’être.

Olivier Louis

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