L’agriculture française dans le Marché commun

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L’article « L’agriculture française dans le Marché commun » a été écrit par Mario Levi et publié dans le numéro 3/1961 de Politique étrangère.

Dans tous les pays d’Europe — excepté peut-être le Danemark — l’agriculture constitue le secteur à la fois le plus défavorisé et le plus protégé de l’économie nationale.

Sans doute ces deux phénomènes — les difficultés du monde agricole et l’aide de l’État à l’agriculture — sont-ils liés, mais ce lien est plus complexe qu’on ne l’estime généralement Il serait aussi inexact, de prétendre — comme le font les intéressés — que les pouvoirs publics soutiennent l’agriculture uniquement parce que les revenus agricoles sont trop bas, que d’attribuer ces difficultés — comme le voudraient les libéraux — exclusivement aux interventions de l’État dans le secteur agricole.

Les raisons qui ont amené la plupart des gouvernements d’Europe occidentale à faire bénéficier l’agriculture d’un régime économique exceptionnel sont en réalité multiples. Nous avons dénombré les quatre suivantes.

La première est d’ordre politique. L’existence d’une paysannerie nombreuse, et surtout d’une classe de petits propriétaires exploitants en propre, était considérée jusqu’ici, dans tous les pays de l’Occident européen, comme un gage de stabilité politique et sociale. On s’est donc efforcé, par le découpage des circonscriptions électorales, d’accorder aux ruraux une représentation plus importante que ne le comportaient leurs effectifs, pourtant déjà nombreux. De ce fait, les paysans sont devenus une force politique considérable avec laquelle tous les partis, y compris les partis d’opposition de droite et de gauche, devaient compter, et qu’ils ont donc cherché à s’attacher par des largesses de toute nature : politique douanière, privilèges fiscaux, soutien des prix, etc.

La deuxième est d’ordre stratégique. L’autonomie alimentaire du pays est un élément qui compte en temps de guerre, ainsi que tous les pays européens en ont fait l’expérience au cours de deux conflits successifs.

La troisième est d’ordre économique. Les physiocrates considéraient la terre comme la source de toutes les richesses. La théorie économique a changé, mais il reste encore quelque chose de cette croyance dans l’esprit des peuples et même des gouvernements ; les produits agricoles ont, dans la conscience collective, une valeur plus grande que celle que leur attribuent les lois du marché. A quoi s’ajoute le préjugé mercantiliste : l’autonomie en matière agricole (relativement facile à obtenir pour la majorité des produits) permet d’épargner des devises pour l’achat de matières premières industrielles ; les exportations agricoles facilitent en période de crise l’équilibre de la balance des paiements.

La quatrième de ces raisons — celle que nous mentionnions au début — est d’ordre social : le fait que les revenus agricoles sont plus bas et qu’ils ont tendance à moins augmenter que les revenus industriels est considéré comme une anomalie dans un monde où les impératifs économiques ont cessé d’être l’unique critère qui règle l’échelle des salaires et des profits : si les paysans gagnent moins que les autres catégories sociales, il faut, affirme-t-on, les aider, afin de rétablir l’équilibre.

En France, toutes ces raisons sont intervenues à la fois, bien qu’avec une intensité différente suivant les époques, pour déterminer la politique agricole du pays. Si le motif politique a toujours été sous-jacent aux mesures prises dans ce domaine (et cela est vrai probablement, bien qu’à des degrés différents, dans tous les pays), le facteur stratégique a surtout joué dans la période entre les deux guerres, notamment en faveur de la protection céréalière. Les considérations économiques — importance de la production agricole pour assurer l’équilibre de la balance commerciale — ont agi plus particulièrement dans les périodes de difficultés monétaires : dans les années 1920, avec le slogan : « l’épi sauvera le franc », et plus récemment, au cours de cet après-guerre, lorsque le problème particulier de l’écoulement des excédents est venu se greffer sur celui, plus général, du déficit en devises du pays. Le motif social est, en France comme ailleurs, le plus récent de tous : consacré par le fameux article sur la « parité » de la loi d’orientation de 1960, c’est celui qui est aujourd’hui le plus fréquemment invoqué en faveur d’une action massive de relèvement du pouvoir d’achat des agriculteurs.

Sur la réalité du phénomène — décalage entre le niveau des revenus, agricoles et non agricoles, et entre leur rythme d’accroissement respectif — les chiffres souvent cités ne laissent aucun doute : d’après les statistiques de l’O.E.C.E., la part des revenus agricoles dans le revenu national, est en France inférieure de plus de la moitié au rapport entre la population active agricole et la population active totale et d’après les calculs de M. Klatzmann, les revenus par personne active ont augmenté, de 1949 à 1958, près de moitié moins vite dans l’agriculture que dans les autres secteurs d’activité. En outre, si l’on en croit M. Oury, en 1955, la France était — après le Luxembourg — le pays de la Communauté où l’écart entre le produit par personne active des deux secteurs — agricole et non agricole — était le plus élevé.

La seule question qui se pose, si l’on veut trouver les remèdes, est de reconnaître les causes qui déterminent des différences aussi importantes.

Ces causes sont elles aussi nombreuses. Certaines sont d’ordre technique : en Europe du moins, le progrès technique a été, pendant de nombreuses années, moins rapide dans l’agriculture que dans l’industrie. D’autres tiennent à l’organisation des marchés : les agriculteurs, du fait de leur dispersion, ont, en amont comme en aval, un pouvoir de tractation plus faible que les autres catégories de producteurs.

Mais il est aussi des causes plus profondes, d’ordre économique. Elles sont au nombre de trois :
– la productivité des facteurs de la production — capital et travail — est moindre dans l’agriculture que dans l’industrie ;
– en règle générale (et dans la mesure où Je progrès technique ne vient pas corriger cette tendance), les rendements marginaux vont en décroissant dans l’agriculture et en croissant dans l’industrie, c’est-à-dire que le coût unitaire du produit tend à baisser avec l’accroissement de la production industrielle et à augmenter avec l’accroissement de la production agricole ;
– dans tous les pays industrialisés — les seuls qui à l’heure actuelle offrent un débouché solvable aux produits de la terre — l’élasticité de la demande des produits agricoles (et surtout des produits les plus pauvres : les céréales) est très faible par rapport à celle des produits industriels : ceci fait que d’une part il suffit d’un accroissement relativement modeste des quantités offertes pour provoquer un effondrement des prix sur le marché et d’autre part la consommation de la plupart des produits agricoles augmente très peu avec l’augmentation des revenus.

De toutes ces causes, seules les premières citées — retard technique et inorganisation des marchés agricoles — peuvent être totalement ou partiellement éliminées, éventuellement à l’aide des pouvoirs publics. Les autres sont irrémédiables : rien ne peut empêcher que les coûts agricoles s’alourdissent avec la mise en exploitation de terres moins fertiles ou à mesure que l’on intensifie l’emploi des facteurs de la production dans les exploitations existantes, ni qu’une fraction croissante de la population affecte ses accroissements de ressources à d’autres usages que les achats alimentaires.

S’il en est ainsi, l’argument que nous qualifions de « social », en faveur de la protection et des subventions agricoles demande à être reconsidéré. S’agissant d’un secteur qui occupe près d’un quart de la population active du pays, il ne suffit pas qu’une mesure soit socialement justifiée pour qu’il faille l’adopter : encore faut-il qu’elle soit compatible avec les lois d’une économie qui est encore — notamment pour les produits de consommation — une économie de marché. Surtout dans un pays qui a réalisé le plein emploi de son industrie et où les coûts de la main-d’œuvre sont parmi les plus élevés d’Europe, une politique qui vise à détourner systématiquement les facteurs de la production vers un secteur à basse productivité et à stimuler une offre déjà excédentaire, n’est certainement pas une bonne politique. […]

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