Sur l’accident nucléaire de Tchernobyl

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L’article « Sur l’accident nucléaire de Tchernobyl » a été écrit par Raymond Latarjet, membre de l’Institut, Académie des sciences, section biologie cellulaire et moléculaire et ancien directeur de l’Institut Curie, dans le numéro 3/1986 de Politique étrangère.

L’Académie des Sciences a demandé à Raymond Latarjet de lire, lors de sa séance publique du 2 juin 1986, une note résumant les points essentiels et les conclusions majeures de l’exposé qu’il avait présenté en Comité secret le 26 mai.

…L’Académie comprend l’émotion provoquée dans notre pays par cette catastrophe. Elle espère que la publication de la note de Raymond Latarjet permettra à chacun d’apprécier la gravité de l’accident, sans la sous-estimer, ni la surestimer. Elle saisit l’occasion qui lui est donnée pour souligner le devoir qu’ont les administrations, les organismes et les entreprises concernés par le développement de l’industrie électronucléaire, de perfectionner sans cesse les dispositifs et les mesures de sécurité, en les faisant bénéficier constamment des progrès les plus récents. Ce devoir est ici particulièrement fondé en raison de l’extrême sensibilité, bien compréhensible, du public ; mais faut-il rappeler que cet impératif de sécurité concerne aussi d’autres activités que celles de l’industrie nucléaire.

Il convient de plus que nos concitoyens, en des circonstances propres à éveiller les doutes et les interrogations, puissent recevoir rapidement des informations sûres et aussi complètes que possible. Alors que les services chargés des mesures avaient rempli leur tâche avec précision, la diffusion des informations a été récemment mal conduite et insuffisante. Évoquant « le Conseil de l’information sur l’énergie électronucléaire », qui fonctionnait il y a peu, l’Académie recommande que soit restauré ou mis en place un dispositif adéquat, destiné à pallier cette déficience.

Le samedi 26 avril dernier, un accident s’est produit dans la centrale nucléaire de Tchernobyl (Ukraine, URSS) à 150 km au nord de Kiev, le plus grave de tous les accidents connus survenus dans l’industrie nucléaire civile. Beaucoup de données essentielles nous manquent encore pour nous faire une image adéquate des événements et de leurs conséquences pour l’URSS, et, à un moindre degré, pour l’Europe, et en particulier pour la France. Il nous semble néanmoins possible de dire aujourd’hui ce qui suit.

L’accident

La centrale de Tchernobyl comprend quatre réacteurs de 1 000 megawatts à double destination, la production d’électricité et la production de plutonium (3 kg de Pu par tonne d’U brûlé). Ces installations soviétiques se distinguent des installations françaises de même puissance par trois autres différences majeures qui, toutes trois, vont dans le sens d’une sûreté moindre :

— Le réacteur est du type graphite-eau bouillante. En France, comme aux Etats-Unis, on a adopté la filière PWR à eau pressurisée. Le graphite ne subsiste plus chez nous que dans les anciennes installations (Chinon, Bugey, Marcoule et Saint-Laurent-des-Eaux). Encore, le fluide calo-porteur y est-il l’anhydride carbonique dans lequel le graphite a une probabilité de combustion pratiquement nulle, ce qui n’est pas le cas dans la vapeur d’eau.

— Il n’y a qu’une circulation d’eau. Celle qui alimente la turbine est celle-là même qui refroidit le cœur. Elle est radioactive. En France, la chaleur est transférée, au sein d’un échangeur étanche, du circuit primaire radioactif de refroidissement au circuit secondaire non radioactif d’alimentation de la turbine.

— Il n’y a, semble-t-il, autour du réacteur soviétique, qu’une enceinte calculée pour résister à 1,9 bar, et ne ménageant qu’un faible volume de détente, alors que les réacteurs français et américains bénéficient d’un vaste volume de détente cerné par une très résistante enceinte, dite de confinement, comportant une paroi d’acier et du béton armé sous 1 mètre d’épaisseur. L’enceinte soviétique a cédé à l’explosion d’hydrogène, alors que celle de Three Mile Island avait résisté dans des circonstances comparables.

On ignore — et on ignorera peut-être toujours — comment l’accident s’est amorcé (circonstance fortuite ou erreur humaine ?) et comment il s’est déroulé. D’après les quelques données dont on dispose, on peut toutefois considérer comme plausible le scénario suivant.

[…]

Conséquences locales – les irradiés à fortes doses

Par suite de la fusion du cœur, de la dispersion des eaux radioactives et de la destruction du bâtiment sous l’explosion (qui ne s’était pas produite à Three Mile Island) et selon ce que l’on peut calculer, le champ de radiations fut très intense à proximité du foyer : de 2500 à 70 rads hr-1 au début, depuis le voisinage même du réacteur jusqu’à une distance de 500 m ; de 270 à 8 rads hr-1 aux mêmes endroits 4 jours plus tard.

Très tôt, 400 sujets furent évacués, comme fortement irradiés. 200 furent hospitalisés à Moscou dans un hôpital où se trouve un service spécialisé dans le traitement des irradiés, les autres dispersés dans d’autres hôpitaux. Le service moscovite est dirigé par le Dr Angelina Gouskova, spécialiste très compétente qui est venue plusieurs fois à l’Institut Curie à Paris. Le gouvernement soviétique, jaloux de son image, refusa les aides officielles étrangères venues notamment des États-Unis et de la France, mais il accepta l’initiative privée de l’industriel américain Armand Hammer, ami des dirigeants soviétiques, d’envoyer à ses frais une équipe dirigée par le Dr Robert Gale (Los Angeles).

Parmi les 200 hospitalisés, un petit nombre furent considérés comme justiciables d’une transplantation médullaire. Parmi eux, 19 furent rapidement traités, les autres ayant reçu des doses de radiations suffisamment réduites pour que ce traitement ne s’imposât pas ou, au contraire, des doses trop fortes pour que l’on pût en attendre un effet salvateur (car l’intervalle des doses — 500-1 000 rems — au sein duquel la transplantation peut être bénéfique est malheureusement restreint). Ces transplantations soulèvent le problème du typage immuno-génétique du receveur, lequel dicte le choix des donneurs (c’est de ce typage que le Dr Gale est un spécialiste). En l’occurence, ce typage fut rendu souvent impossible du fait de l’aplasie lymphocytaire très précoce dans laquelle les sujets se trouvaient déjà. C’est pourquoi, sur 19 transplantations, 13 seulement utilisèrent des moelles et 6 des foies fœtaux, moins différenciés du point de vue immuno-génétique. On annonçait 7 décès le 15 mai, 11 le 20 mai, 20 le 23 mai. Ces décès précoces ne sont pas des « morts hématologiques » qui ne surviennent guère avant le 30e jour, mais plutôt des
« morts intestinales » contre lesquelles la transfusion ne peut pas grand chose. C’est pourquoi l’on peut s’attendre à ce que, dans les jours qui viennent, croisse le nombre des victimes lorsque les morts hématologiques vont se produire.

La pollution régionale

On ne peut pas en dire grand chose pour l’instant, faute de renseignements. On sait seulement que les doses de radiations directes et que la radioactivité déposée furent considérables sur un rayon de plusieurs kilomètres et s’atténuèrent vite avec la distance. Ainsi, les doses de radiations reçues au sol du fait du panache pendant la durée de celui-ci seraient estimées de l’ordre de 200 rads à 1 km, de 30 rads à 5 km, de 1 rad à 30 km et de 0,1 rad à 100 km. De leur côté, les doses au sol dues au dépôt radioactif et totalisées sur les 4 premiers jours seraient d’environ 100 rads à 1 km, 15 rads à 5 km et 0,40 rad à 30 km. Le débit de dose le 9 mai à 60 km de la centrale aurait été de 8 milliards par jour.

Ces valeurs font pressentir que de nombreux habitants ont reçu, avant leur évacuation, de fortes doses, sublétales certes, mais porteuses de sérieuses conséquences pathologiques à plus ou moins long terme et avec une fréquence d’autant plus élevée que l’on était plus proche du foyer. Notons, toutefois, que, sauf pour les sujets les plus proches de la centrale, ces doses sont inférieures dans leur ensemble à celles que reçurent les survivants d’Hiroshima et de Nagasaki. Aussi, comme dans le cas du Japon, la communauté internationale doit pouvoir tirer les enseignements de ce douloureux événement. Souhaitons que les autorités soviétiques fournissent un jour toutes les précisions utiles sur la distribution territoriale des divers radio-éléments, sur les doses totales reçues, et procèdent, pendant plusieurs décennies, au suivi médical des sujets exposés, ainsi qu’il a été fait au Japon. […]

Lisez l’article en entier ici.

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