The Long Hangover: Putin’s New Russia and the Ghosts of the Past

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°3/2018). Céline Marangé propose une analyse de l’ouvrage de Shaun Walker, The Long Hangover: Putin’s New Russia and the Ghosts of the Past (Oxford University Press, 2018, 288 pages).

Voici un essai sur le poids de l’histoire en Russie et en Ukraine. Son auteur s’interroge sur les « fantômes du passé » (la « longue gueule de bois »…) qui hantent les mémoires et tourmentent les vivants : les ivresses idéologiques et les excès de violence du XXe siècle taraudent encore les consciences. Correspondant du Guardian à Moscou, Shaun Walker cherche moins à développer une argumentation serrée qu’à rassembler des témoignages évocateurs. D’une plume alerte, il brosse une succession de portraits qui composent un tableau d’ensemble.

La première partie explore les ambiguïtés du rapport au passé à partir de quatre événements traumatiques de l’histoire russe contemporaine. Elle montre que l’importance accordée par Vladimir Poutine à la restauration de l’État russe entrave le travail de mémoire et contribue à imposer une histoire officielle. La fétichisation de l’État empêche, en effet, de reconnaître sa nature criminelle à l’époque stalinienne.

Le premier chapitre illustre la perte de repères induite par l’effondrement du communisme et l’implosion de l’Union soviétique. Le deuxième s’intéresse à la mémorialisation de la Seconde Guerre mondiale, objet d’un réinvestissement politique croissant. En atteste la fête du 9 mai qui commémore la victoire sur l’Allemagne nazie avec toujours plus de pompe depuis l’époque brejnévienne, alors que cette journée était auparavant réservée au souvenir des morts. Le troisième chapitre évoque l’écharde tchétchène et son histoire. Il montre comment de la deuxième guerre de Tchétchénie émerge un nouveau contrat social, fondé non seulement sur l’amnistie de milliers de combattants en échange d’une loyauté quasi-féodale à l’égard du président russe, mais aussi sur deux amnésies imposées, celle de la déportation et celle des guerres récentes.

Le quatrième chapitre, sans doute le plus touchant, porte sur la mémoire des répressions staliniennes à partir de l’exemple de la Kolyma. L’auteur cherche – presque en vain – dans la région des traces de ce passé, d’abord à Magadan, puis sur la « route des os ». Il croise le chemin de personnages tragiques tout droit sortis d’un roman de Dostoïevski : Oleg le chauffeur, Panikarov le collectionneur, Olga l’Ukrainienne, déportée sans raison en 1946 et libérée en 1956 avec interdiction de rejoindre sa terre natale. Chacun à sa manière témoigne de l’extrême difficulté que les survivants et les descendants éprouvent à affronter un passé lancinant.

La deuxième partie du livre éclaire les antagonismes du présent à la lueur du passé. Elle montre que les conflits autour de l’Ukraine s’enracinent dans des expériences historiques et des visions opposées du passé. L’auteur revient sur l’histoire de l’Ukraine dans l’entre-deux-guerres puis expose comment, dans les années 2000, le président Iouchtchenko a instrumentalisé la politique de la mémoire et réhabilité des figures controversées pour conjurer sa baisse de popularité.

Particulièrement éclairant, le chapitre sur les Tatars de Crimée explique l’attitude inébranlable des dirigeants tatars après l’annexion de la Crimée à la lumière de l’histoire longue de leur peuple, floué par le pouvoir impérial russe au XVIIIe siècle et déporté par les autorités soviétiques en 1944. Les derniers chapitres décrivent la spirale de la violence et la nostalgie de l’Union soviétique qui ont conduit à la déstabilisation du Donbass.

Toute personne intéressée par la culture politique russe devrait lire ces pages qui offrent, de manière vivante et incarnée, une réflexion sur l’imbrication du passé et du présent.

Céline Marangé

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