L’Europe entre la peur de la guerre et le désir de la paix

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L’article « L’Europe entre la peur de la guerre et le désir de la paix » a été écrit par l’ancien chef d’État-major des armées Guy Méry dans le numéro 2/1983 de Politique étrangère.

Nous vivons une époque marquée, à l’évidence, par le caractère multiforme et l’aspect mondial des facteurs généraux d’insécurité. En raison de la rivalité qui oppose, sur tous les plans, le « bloc soviétique » aux pays du « monde libre » et dans laquelle les pays du
« Tiers-Monde » ne constituent — hélas — bien souvent qu’un enjeu (c’est-à-dire le terrain privilégié des luttes d’influence, des tentatives de déstabilisation, voire des affrontements), des menaces peuvent à tout moment surgir en n’importe quel point du globe, sans que l’on puisse même, parfois, prévoir leur nature.

Face à ces menaces, les faiblesses actuelles de la défense de l’Europe (objectif potentiel d’une stratégie globale soviétique, de caractère offensif) sont de plus en plus dénoncées par les Européens eux- mêmes et, en tout cas, de plus en plus ressenties. D’où viennent ces faiblesses ? Peuvent-elles être surmontées par l’organisation d’une « défense européenne », de caractère plus ou moins autonome ? Telles sont les deux questions qu’appelle immédiatement une telle situation et auxquelles il peut être intéressant d’apporter, sinon de véritables réponses, du moins quelques éléments de réflexion.

Les faiblesses de la défense de l’Europe ont des causes multiples, dont il serait prétentieux de vouloir dresser une liste exhaustive. Ces causes peuvent être toutefois, me semble-t-il, regroupées sous trois grandes rubriques.

• D’abord, bien sûr, le déséquilibre des forces existant sur le théâtre européen ; de part et d’autre de la frontière symbolique du rideau de fer, se trouvent face à face, sur ce théâtre, deux appareils militaires importants, appartenant à des systèmes socio-politiques opposés, et dont l’un (le soviétique) surclasse l’autre, aussi bien dans le domaine classique que, désormais, nucléaire.

Cependant, ce déséquilibre n’est pas, en soi, un phénomène nouveau ; il résulte à la fois de la remarquable continuité du développement militaire soviétique au cours des vingt dernières années et — simultanément — du relâchement de l’effort de défense des États- Unis après la guerre du Vietnam, accompagné de celui de la plupart des pays occidentaux. Pour prendre un exemple précis, il existait, avant l’apparition des SS-20 soviétiques, des missiles intermédiaires SS-4 et SS-5 qui menaçaient déjà toute l’Europe de l’Ouest, avec sans doute moins de précision, mais avec des charges autrement plus puissantes ; le SS-20 n’a apporté, en fait, qu’un certain degré de modernisation, autorisé d’ailleurs par les accords de 1972.

Le déséquilibre est donc réel, il existe déjà depuis d’assez nombreuses années, mais c’est surtout sa perception qui est devenue plus aiguë, à travers des déclarations politiques qui n’étaient pas toujours exemptes de préoccupations internes et qui se sont trouvées souvent amplifiées par la caisse de résonance des media.

Quoiqu’il en soit, ce déséquilibre (réel) ne m’apparaît pas tel qu’il puisse présenter, dans l’immédiat, un véritable danger d’agression de la part de l’Union soviétique. Cela, bien sûr, à condition que les États-Unis poursuivent leur volonté affichée de redressement et que, de leur côté, les États européens ne « baissent pas la garde » et soient bien conscients du seuil critique en deçà duquel leur capacité de défense cesserait d’être crédible ; cela, bien sûr, aussi, à condition que ne se posent pas, à l’intérieur même du bloc soviétique, des problèmes de cohésion interne d’une telle gravité que le seul moyen pour ce bloc d’y faire face ne soit la « fuite en avant », quels qu’en puissent être les risques.

• Beaucoup plus graves et préoccupants, par contre, m ‘apparais sent les remous et les états d’âme qui ébranlent actuellement le monde libre. Qu’il s’agisse de la détérioration de la confiance réciproque entre les États-Unis et l’Europe ; qu’il s’agisse des mouvements pacifistes, voire neutralistes, qui se sont développés dans presque toute l’Europe du Nord et ont atteint leur point culminant en République fédérale allemande ; qu’il s’agisse des discussions ou des atermoiements auxquels donne lieu le déploiement des euromissiles américains face aux SS-20 soviétiques ; qu’il s’agisse de la rivalité exacerbée entre la Grèce et la Turquie, nous enregistrons les signes d’une possible désagrégation de la solidarité occidentale, dont le bloc soviétique ne manque pas, en maintes occasions et dans beaucoup de domaines, d’exploiter les effets. Or il s’agit d’un phénomène extrêmement dangereux parce qu’il est fondé en grande partie sur la peur, parce qu’il peut conduire à une véritable démobilisation des volontés de défense en Europe et qu’à terme il pourrait entraîner dans l’opinion publique américaine une lassitude (pour ne pas dire plus) que la meilleure bonne volonté des dirigeants ne parviendrait plus à surmonter et dont ils devraient, plus ou moins, tenir compte.

Certes, un sursaut vient d’avoir lieu à Williamsburg et il est intéressant de noter que les discussions de cette conférence « économique » se soient très vite élargies aux problèmes de sécurité et aient conduit les différents participants à insister sur la nécessaire solidarité du monde libre face aux menaces soviétiques. Il reste cependant à voir ce qu’il adviendra, dans les faits, de ces intentions et de ces déclarations, obtenues non sans quelques réticences de certains.

• Dernier élément de ce sentiment de faiblesse : la stratégie de l’Alliance et les structures mêmes de l’organisation militaire chargée de la mettre en œuvre.

La stratégie de la réponse « flexible » ou « adaptée », valable sans nul doute lorsque les États-Unis disposaient d’une supériorité nucléaire incontestée, apparaît, dans les circonstances présentes, quelque peu dépassée ; de même que le principe d’une bataille
« de l’avant », conduite dans un dispositif très filiforme, ne semble plus correspondre à la disparité de volume des forces classiques en présence.

Quant à l’organisation, elle a vieilli, elle s’est alourdie, elle s’est — à certains niveaux — centralisée et automatisée d’une manière excessive ; bref, elle ne répond peut-être plus tout à fait aux phénomènes de soudaineté de déclenchement des crises et à la rapidité de leur développement, tels que l’on peut les observer dans le monde moderne.

Le moment serait donc venu, sans doute, de réfléchir aux améliorations à apporter à cette stratégie et à ces structures et cela d’autant plus que, si elles s’avèrent de moins en moins bien adaptées à une menace d’agression directe, elles sont totalement inadaptées — car ce n’était pas leur but, à l’origine — aux agressions indirectes que nous subissons dès maintenant.

En présence de ces faiblesses accumulées, des voix s’élèvent, chaque jour plus nombreuses, pour prôner la constitution d’une véritable défense « européenne ». Quelles en sont les chances ?

Certes, dans l’absolu, la formule ne manque pas d’attrait et l’Europe dispose, pour la réaliser, d’un certain nombre d’atouts. D’abord, sa démographie , soit quelque 300 millions d’habitants, qui la rendent supérieure, sur ce plan, aussi bien à l’URSS qu’aux États-Unis. Ensuite, ses capacités technologiques et industrielles qui en font un ensemble économique important, capable de dominer l’inéluctable inflation des coûts des matériels militaires, même si elle demeure assez dépendante de l’extérieur pour ce qui concerne certains de ses approvisionnements en matières premières et en produits énergétiques.

Enfin sa situation géographique, qui en fait un théâtre d’opération d’une importance capitale, au carrefour des affrontements Est- Ouest et Nord-Sud, ouvert en même temps assez largement sur le monde par les intérêts et la présence que conservent, outre-mer, certains de ses membres.

Mais ces atouts ne doivent pas occulter un certain nombre de difficultés qui sont encore à surmonter pour parvenir à l’édification d’un « ensemble européen de défense » et qu’il convient donc d’examiner avec le maximum de réalisme et d’objectivité. Sans parler de la composition même de cet ensemble sur laquelle les avis sont partagés (avec ou sans l’Espagne, avec ou sans la Grèce et la Turquie, avec ou non certains pays du Nord), toutes questions qui ne sont cependant pas secondaires, je m’en tiendrai à ce qui m’apparaît constituer les trois difficultés principales.

• D’abord et avant tout, le fait nucléaire qui suppose l’existence d’une autorité politique unique et donc une union politique de l’Europe qui, à mon sens, doit intervenir nécessairement avant l’organisation d’une défense européenne et non pas en être le résultat. Certes, l’idée de défense peut être plus « motivante » que de simples relations économiques et commerciales pour réaliser cette union ; mais c’est seulement lorsqu’une volonté politique commune se sera clairement exprimée, sans réserves, dans les plus hautes instances, que le problème pourra progresser et je ne vois pas pourquoi, dans cet esprit, une Assemblée européenne, élue au suffrage universel, serait, a priori, écartée du débat.

Il est à noter d’ailleurs que toutes les tentatives qui ont été faites, ou tous les jalons qui ont été lancés jusqu’ici, pour établir les bases d’une coopération plus ou moins poussée en matière d’armements nucléaires, se sont toujours soldés par des échecs ; il y a donc là un problème délicat, dont il ne faut pas méconnaître la réalité et qui est particulièrement sensible en ce qui concerne l’Allemagne de l’Ouest, puisque cette dernière s’est engagée — notamment vis-à-vis de l’Union soviétique — à ne pas se doter d’un tel type d’armement.

• La seconde difficulté est de caractère plus psychologique. Pour constituer une entité de défense, encore faut-il que tous les partenaires soient convaincus de la nécessité de cette défense, ne veuillent pas se reposer sur d’autres du soin de l’assurer, manifestent une très ferme volonté dans ce domaine et apprécient tous, d’une manière sensiblement analogue, l’ampleur et la nature de la menace. Or force est de constater que ce n’est pas toujours le cas pour tous les pays européens concernés et même pour ceux qui constitueraient les bases de ce système de défense. Je songe au peu d’effort de défense fait par la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark ; je songe aux mouvements pacifistes et antinucléaires dont la maîtrise est loin d’être

assurée ; je songe, aussi, au caractère toujours un peu « insulaire » de la défense britannique ; je songe, enfin, à l’attitude allemande en matière d’« Ostpolitik » ou de réunification et, d’une manière plus générale, à la grave insuffisance de perception de la menace d’agression indirecte qui me semble caractériser le comportement de la plupart des pays de l’Europe continentale.

• La troisième difficulté est de nature économique. Il n’est pas douteux que, dans une période de crise mondiale, les secousses économiques qui atteignent, sans exception, tous les pays européens, ont plutôt tendance à les séparer qu’à les unir et à conduire à une politique du « chacun pour soi » plutôt qu’à une politique du « tous pour un, un pour tous ». C’est sans doute regrettable, mais, dans ce domaine, l’intérêt prime le sentiment et nous voyons le même phénomène se produire, malheureusement, entre les États-Unis et l’Europe.

Donc il y a certainement un problème de la défense de l’Europe, qui peut aller d’ailleurs en s ‘aggravant, mais je ne pense pas, pour ma part, qu’il puisse être résolu, dans un avenir proche, par l’organisation d’une « défense européenne ». Faut-il, pour autant, « baisser les bras », « laisser aller et ne rien faire » ? Certainement pas, en raison de l’importance même du problème dont dépend peut-être, à terme, l’avenir de notre sous-continent européen. C’est pourquoi j’estime que les réflexions dans ce domaine doivent être poursuivies et approfondies, mais qu’elles devraient, pour l’essentiel, s’articuler autour de quelques idées simples et pratiques, concernant les caractéristiques mêmes du problème à régler. […]

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