La mesure de la force

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°3/2018). Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Martin Motte, La mesure de la force. Traité de stratégie de l’École de guerre (Tallandier, 2018, 416 pages).

Parce que « la guerre est la voie qui mène à la survie ou à l’anéantissement, il est indispensable de l’étudier à fond ». Pour nous aider à tenir compte de cet avertissement de Sun Tzu, les auteurs – tous quatre des références dans le domaine de la pensée stratégique – proposent un manuel à partir des cours de stratégie dispensés à l’École de guerre depuis plusieurs années. En 13 chapitres clairs et passionnants, les principaux domaines de la matière sont abordés.

Les cinq premières parties reviennent sur les fondements de la théorie stratégique. Le propos liminaire est utilement consacré à un travail de définition. Est retenue celle de Georges-Henri Soutou : « La stratégie est l’art de la dialectique des volontés et des intelligences employant, entre autres, la force ou la menace de recours à la force à des fins politiques. » S’ensuivent des réflexions sur le stratège et les qualités dont il doit faire preuve, ainsi que sur la nature de la stratégie, entre science et art. Un chapitre est dédié aux principes de la guerre. Deux tendances y sont distinguées : une « clausewitzienne », qui s’efforce de penser globalement la guerre, et une autre « jominienne », davantage concentrée sur l’exécution.

Deux parties sont ensuite dédiées aux stratégies de milieu : navale et maritime d’abord, puis aérienne. Dans cette dernière, il est bien montré que les principaux concepts stratégiques aériens ont été empruntés à la stratégie maritime. On pense, par exemple, à la maîtrise de l’air ou à la puissance aérienne. Deux autres chapitres reflètent l’élargissement de la conflictualité à de nouveaux milieux, dédiés aux stratégies spatiale et cyber. La partie consacrée à la cyberstratégie revient de façon pertinente sur les principes et les modes d’action applicables à ce milieu, où l’on peut aussi agir par le choc, le feu ou la manœuvre. Les cultures stratégiques ne sont pas oubliées et font l’objet d’importants développements.

L’évolution de la stratégie classique depuis 1945 est analysée, notamment au prisme du mouvement de balancier entre focalisation sur la guerre majeure et sur les conflits de basse intensité. À ce titre, un rappel salutaire : « Toute puissance militaire conséquente doit en permanence faire porter sa réflexion stratégique sur l’ensemble du spectre des affrontements – et en particulier sur les savoir-faire de haute intensité, car ils sont difficiles à acquérir et à maintenir. » Le chapitre qui suit renvoie à cette problématique. On y étudie les stratégies « alternatives », revenant notamment sur les notions d’irrégularité et d’approche globale. Un bilan, pour le moins contrasté, des deux dernières décennies d’opérations antiterroristes et de contre-insurrection est ébauché. Quant aux stratégies nucléaires, elles sont bien entendu détaillées : elles tiennent un rôle de pivot, tant
« l’emploi de l’arme nucléaire bouleverse le rapport coût/bénéfice qui fonde le calcul stratégique depuis la nuit des temps ».

Cet excellent ouvrage n’est certes pas, et les auteurs le savent, le plus complet sur la stratégie – on se référera pour cela au Traité de stratégie d’Hervé Coutau-Bégarie (1999) qui reste la référence en français –, mais il constitue un indispensable manuel de stratégie à destination du « grand public cultivé ».

Rémy Hémez

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