L’URSS comme facteur de la politique internationale

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L’article « L’URSS comme facteur de la politique internationale »a été écrit par Georges Luciani dans le numéro 1/1939 de Politique étrangère.

Le dualisme de l’action de l’URSS

L’action extérieure de l’URSS se développe depuis la fondation du nouveau régime selon deux lignes qui parfois sont parallèles, quelquefois même se confondent, mais qui parfois aussi divergent sensiblement. L’une de ces lignes, c’est celle de la IIIe Internationale, de l’Internationale communiste (que l’on appelle en abrégé le Komintern), l’autre, celle du Commissariat aux Affaires Étrangères, de l’État russe si l’on veut. D’une manière simplifiée on peut dire que le Komintern a pour but avoué et officiel la révolution universelle, tandis que le Commissariat aux Affaires Étrangères vise à défendre les intérêts de l’État soviétique.

Comment le Komintern agit-il ? Par l’intermédiaire des sections nationales de l’Internationale, c’est-à-dire par les partis communistes nationaux, tandis que le Commissariat aux Affaires Étrangères emploie les méthodes diplomatiques ordinaires. Le Komintern s’inspire d’une idéologie qui tend a dépasser les frontières de l’URSS, tandis que le Commissariat aux Affaires Étrangères cherche à défendre les intérêts russes, à assurer la sécurité des frontières de l’URSS. L’ancien régime a d’ailleurs connu un dualisme assez analogue. Au nom du panslavisme, au nom de l’orthodoxie, c’est-à-dire au nom d’une idéologie, l’Empire russe. intervenait dans les Balkans pour porter secours aux frères slaves. Le tsar était à la fois le chef de l’État russe et le chef de l’Église orthodoxe. Ce césaro-papisme existe toujours, bien que sous d’autres formes, et Staline est aujourd’hui à la fois le chef réel de l’État russe et l’inspirateur tout-puissant du Komintern. Il est le premier personnage d’un État temporel (qui est énorme puisqu’il couvre presque la sixième partie des terres émergées), et il est en même temps le souverain pontife de la religion communiste. En sa personne, se rejoignent en somme les deux lignes de l’action extérieure de l’URSS.

L’histoire de ce dualisme, c’est-à-dire l’histoire des rapports entre la politique du Komintern et celle du Commissariat aux Affaires Étrangères, est très intéressante à étudier. Je ne peux la faire ici, cela nous mènerait trop loin. Je rappellerai seulement que pendant les premières années du régime soviétique, entre 1917 et 1921, les dirigeants bolchevistes ont mis tous leurs espoirs dans la révolution universelle qu’ils espéraient très prochaine.

Pendant cette première période, les relations de l’URRS avec le monde extérieur se sont nécessairement bornées à la propagande révolutionnaire : fomenter des troubles sociaux, aider les mouvements révolutionnaires dans les divers pays, non pour appuyer une action diplomatique (ce qui plus tard a parfois été le cas), mais pour susciter la révolution universelle. Il ne pouvait s’agir alors d’une action diplomatique et de négociations régulières avec les pays étrangers : l’URSS était ignorée par les grandes puissances. L’Allemagne l’avait bien reconnue en mars 1918, au traité de Brest-Litowsk, mais Joffé, le premier représentant soviétique auprès du Reich, devait être expulsé de Berlin, dès novembre 1918, justement parce qu’il était accusé de faire de la propagande bolcheviste. Jusqu’en 1921, l’URSS attend le grand événement.

Pendant cette même période, le Commissariat aux Affaires Étrangères, bien qu’existant, n’avait pas de politique propre, il était entièrement subordonné au Komintern.

En 1921, la situation change parce qu’à l’intérieur la première expérience communiste, dite « communisme de guerre », a échoué. Lénine a lancé la Nep, c’est-à-dire la nouvelle politique économique, qui est un retour partiel au capitalisme. Lénine disait dans un discours : « Nous avons engagé notre œuvre en misant sur la révolution mondiale. Nous avons toujours souligné qu’il était impossible d’accomplir dans un seul pays une œuvre aussi formidable que la révolution socialiste. » Or, les mouvements révolutionnaires en Allemagne, en Bavière, en Hongrie avec Bêla Kun, avaient été écrasés. Le capitalisme avait su triompher des crises issues de la guerre, et, par conséquent, une nouvelle époque commençait. A côté des pays traditionnellement attachés au système social fondé sur la propriété privée et l’initiative individuelle, il s’agissait de faire vivre un État original qui s’était donné pour but la création d’un nouveau système social. Le veau socialiste, comme disait Lénine, devant exister à côté du géant capitaliste et faire bon ménage avec lui, il fallait s’adapter aux nouvelles circonstances historiques; il était nécessaire de rendre possible la coexistence pacifique des deux mondes, capitalisme et communisme.

C’est dire qu’après 1921, et surtout à partir de 1924 (date de la mort de Lénine), la perspective d’une révolution universelle s’éloigne, on la renvoie — sans toutefois y renoncer — à des temps meilleurs. Moscou se préoccupe de faire reconnaître l’URSS par les grandes puissances et d’établir avec elles des relations commerciales et politiques. L’Angleterre la première renoue avec l’URSS avec qui elle signe, dès 1921, un traité de commerce.

C’est le temps où dans la vie internationale l’URSS se présente plus que jamais sous le double aspect que nous avons signalé. Le Komintern et le Commissariat aux Affaires Étrangères s’équilibrent, ils se neutralisent, ils ne sont d’ailleurs pas d’accord : deux tendances coexistent et chacune cherche à l’emporter. C’est, parfois, encore le cas aujourd’hui.

Cette opposition se traduit à l’intérieur par la rivalité symbolique de Trotski et de Staline. Trotski est partisan d’une action révolutionnaire permanente; il pense que la construction du socialisme est impossible dans un seul pays, surtout quand il est aussi arriéré que la Russie : « Pour que le socialisme triomphe, affirme-t-il, il faut que les grands pays industriels, l’Angleterre, la France, l’Allemagne surtout, accomplissent leur révolution socialiste; il faut donc aider leurs mouvements révolutionnaires. » Et Radek, un de ses partisans, dit aussi : « II y a des gens qui veulent construire le socialisme dans un seul pays. Pourquoi ne pas le construire dans un seul arrondissement, une seule ville, une seule rue, dans une seule maison ? Si on fait la révolution socialiste, il faut la faire partout. »

La politique de Staline

A cette tendance s’oppose de plus en plus nettement la politique de Staline qui croit possible la construction d’un seul État socialiste, qui refuse la théorie de la révolution permanente, qui veut avant tout réorganiser l’URSS, augmenter sa puissance économique par les plans quinquennaux, et, pour cela, signer avec les pays capitalistes une trêve aussi longue que possible. (Il est bien entendu que tous les bolcheviks sont d’accord sur ce point, qu’un choc est inévitable entre les régimes capitalistes et le régime socialiste.) Cette trêve peut être très longue, on peut donc se mettre au travail et faire de l’Union soviétique un État fort qui, le jour venu, aidera la révolution à s’installer ailleurs.

La lutte Trotski-Staline s’est terminée, apparemment en tout cas, par la victoire de Staline en 1928. La Russie tout entière s’absorbe alors dans son travail intérieur, dans son labeur quinquennal. Le Komintern n’est plus l’adversaire du Commissariat aux Affaires Étrangères, et ce dernier est lui-même guidé, avant tout, par des intérêts purement russes. Les partis communistes deviennent des pions que le Kremlin recule ou avance en s’inspirant de considérations d’intérêt national russe. Et c’est ce qui explique les schismes et les exclusions dans les sections nationales du Komintern. Certains communistes ne veulent pas faire le jeu égoïstement russe de Moscou qu’ils considèrent comme contre-révolutionnaire.

La subordination du Komintern au Commissariat aux Affaires Étrangères a eu pour conséquence une perte de rayonnement révolutionnaire pour la IIIe Internationale. Il n’est donc pas étonnant que nous ayons assisté à la création d’une IVe Internationale, qui, elle, se dit animée du dynamisme révolutionnaire qui manquait à la IIIe devenue une bureaucratie. L’activité du Komintern se ralentit donc, de 1928 à 1935 il ne tient aucun congrès, alors qu’autrefois il en tenait un tous les ans ou tous les deux ans. Il faut attendre l’année 1935 pour que Moscou se décide à convoquer un nouveau concile rouge.

L’évolution du Komintern

A cette période de 1928-1935 correspond une volte-face complète des Bolcheviks en politique extérieure. Depuis Rapallo, c’est-à-dire depuis 1922, l’URSS était engagée dans une politique de collaboration avec l’Allemagne. Surtout après l’établissement du régime hitlérien, cette politique est abandonnée. Je dis surtout après, car l’évolution avait déjà commencé quand, avec von Papen, l’Allemagne avait proposé au président Hernot une alliance militaire contre la Russie. Les bolcheviks très inquiets s’étaient alors déclarés contre l’Allemagne et partisans d’un rapprochement avec la France et ses alliés. A l’arrivée d’Hitler au pouvoir, cette orientation se précise. Révisioniste, ou, en tout cas, favorisant le révisionisme alors qu’elle était liée au Reich, l’URSS défend maintenant l’ordre européen issu du traité de Versailles. Membre de la Société des Nations, elle peut être classée parmi les puissances attachées au statu quo territorial.

Or, l’évolution du Komintern est en tout point identique. En 1928, le VIe congrès lançait ses foudres contre la France, « gendarme de l’Europe Centrale, gardienne de l’odieux traité de Versailles… », Moscou dénonçait l’hégémonie française sur le continent. En 1935, au contraire, le VIIe congrès est essentiellement axé contre l’Allemagne hitlérienne, contre le fascisme allemand (il n’est alors presque pas question du fascisme italien considéré comme peu dangereux). Les positions de combat sont changées, la crainte de l’Allemagne nazie domine tout. […]

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