La politique étrangère de l’URSS après Khrouchtchev

Créée en 1936, Politique étrangère est la plus ancienne revue française dans le domaine des relations internationales. Chaque vendredi, découvrez « l’archive de la semaine ».

* * *

L’article « La politique étrangère de l’URSS après Khrouchtchev » a été écrit par Philip E. Mosely dans le numéro 1/1966 de Politique étrangère.

Après la Seconde Guerre mondiale, le système multipolaire qui avait façonné la politique mondiale au cours des deux siècles précédents a fait place à un système bipolaire, les États-Unis et l’Union Soviétique constituant les deux pôles autour desquels un grand nombre de nations mineures étaient groupées. Disposant d’armes nucléaires et d’engins à longue portée, les deux superpuissances — l’URSS et les États-Unis — se trouvèrent en possession de moyens de destruction uniques au monde. Jusqu’à la fin des années cinquante, un grand nombre d’observateurs pensaient que la bipolarité durerait pendant un temps illimité. Mais, paradoxe étonnant, l’extrême concentration de puissance entre les mains des États-Unis et de l’Union Soviétique a, depuis 1960, déterminé l’érosion du système bipolaire.

La rivalité acerbe qui s’est instaurée entre la Russie et la Chine a été à la fois la conséquence et l’un des facteurs qui ont accéléré ce processus. L’équilibre instable qui s’est formé entre les deux grandes puissances nucléaires permet à la Chine de défier tant la Russie que les États-Unis, de même que la France, sous la conduite du président Charles de Gaulle, est décidée à se rendre maîtresse de son sort et à échapper à « l’hégémonie » des États-Unis. Afin de bien assurer leur autonomie, tant la Chine que la France, sont en train d’édifier une force de dissuasion indépendante : la mise en œuvre de ces programmes coûteux doit, à leurs yeux, hâter la transformation d’un équilibre bipolaire en un équilibre multipolaire.

Aux États-Unis et en Russie, la partie la plus éclairée de l’opinion a pris douloureusement conscience des dangers d’une guerre nucléaire où il n’y aurait pas de vainqueur au sens traditionnel du terme. Beaucoup de Russes et d’Américains, par exemple, soupçonnent les dirigeants chinois de se réjouir à l’idée que les deux géants nucléaires pourraient, un jour, s’entre- dévorer, ouvrant ainsi, pensent-ils, un champ illimité à l’expansion chinoise.

De plus en plus, et surtout depuis la crise des fusées à Cuba, en octobre 1962, les chefs soviétiques et américains se sont convaincus de la nécessité d’éviter un affrontement direct à la suite duquel l’une ou l’autre partie pourrait être mise en demeure de choisir entre l’acceptation d’une défaite majeure et le recours à un conflit nucléaire. Cette prudence, pour souhaitable qu’elle soit n’en laisse pas moins le champ libre (et ce champ est vaste) à des guerres limitées et à des conflits politiques éventuellement entrepris à travers des pays tiers. Aujourd’hui, le danger le plus grave est que l’un de ces conflits par « personne interposée » ne dégénère en affrontement, voire en hécatombe, nucléaire.

L’équilibre stratégique

Les deux grandes puissances nucléaires ont mis chacune un certain temps à comprendre la nature de ces armes monstrueuses. Au départ, l’une et l’autre croyaient — dans la hargne ou l’enthousiasme — que cet arsenal unique au monde accroîtrait énormément sa capacité d’influencer le cours des événements. L’ancien secrétaire d’État Foster Dulles proclamait en 1954 que les États-Unis étaient en mesure de riposter à toute grande offensive communiste « aux endroits et avec les moyens de leur choix ».

Au cours des années 1955-56, le président Khrouchtchev avait contracté l’habitude désagréable d’adresser des notes menaçantes aux gouvernements dont la politique lui déplaisait. Dans ces messages, il les informait du nombre exact de bombes nucléaires, par exemple six pour la Grande-Bretagne, sept pour l’Allemagne Occidentale, qui étaient nécessaires pour détruire leur pays. Entre la crise de Suez en 1956 et la crise des fusées à Cuba en 1962, Khrouchtchev donna l’impression qu’il s’employait activement à accumuler des avantages politiques — à Berlin, au Moyen-Orient, en Afrique, dans les Antilles — sous le couvert du « parapluie nucléaire » flambant neuf qu’il venait d’acquérir. La crise cubaine de 1962 se termina d’une manière très différente que Khrouchtchev ne l’espérait, ce qui ne laissa pas de contribuer largement à sa chute. Les sphères dirigeantes soviétiques se rendirent compte rapidement des dégâts causés par une politique qui revenait à s’aventurer d’abord dangereusement afin de provoquer un changement radical et secret dans l’équilibre des deux grandes puissances nucléaires, quitte à devoir battre en retraite au moment d’abattre les cartes. Depuis lors, tant sous Khrouchtchev qu’après lui, le Kremlin a montré qu’il pouvait « vivre », au moins pendant un certain temps, avec un statut d’infériorité nucléaire relative. De cet épisode dramatique et extrêmement dangereux, certaines fractions de l’opinion publique occidentale ont tiré deux conclusions aussi importantes qu’erronées.

La première de ces conclusions est, qu’étant donné le rapport actuel des forces militaires entre les deux pays, les dirigeants soviétiques se verront contraints à reculer dans toute prochaine confrontation et que leur liberté d’action en sera réduite en conséquence pendant un grand nombre d’années à venir. Cette hypothèse néglige l’éventualité, pourtant probable, que les facteurs susceptibles de jouer un rôle au cours d’une nouvelle crise ne soient pas exactement les mêmes que ceux du passé, ou que la crise elle-même ne se déroule pas suivant le même schéma que les crises précédentes. Elle néglige également le fait que lors de la crise d’octobre 1962, les États-Unis ont été, grâce à leurs forces aériennes et maritimes, en mesure de jouer sur un clavier extrêmement varié et souple d’instruments, et qu’ils bénéficiaient par surcroît d’un avantage géographique considérable. De plus, les demandes de Washington étaient modérées, et Moscou a pu les accepter sans sacrifier aucun de ses intérêts vitaux. Dans d’autres crises, au contraire, beaucoup de ces facteurs pourront jouer en faveur des objectifs communistes, soviétiques ou chinois, plutôt que de ceux des États-Unis.

D’autre part, rien ne prouve que l’Union Soviétique se considère satisfaite du rapport de forces actuel. En fait, son gouvernement s’emploie très activement pour surmonter l’état de relative infériorité nucléaire qui a limité la gamme de ses choix au cours de la crise cubaine. Ces considérations conduisent à remettre en question une seconde conclusion également très répandue : à savoir que, soit la technique militaire, soit la puissance stratégique ont atteint une sorte de plafond, si bien qu’il y aurait peu de chance qu’une nouvelle grande invention vienne bouleverser l’équilibre actuel. En réalité, la course à la supériorité militaire se poursuit des deux côtés sans que l’interdiction partielle des expériences nucléaires en août 1963 en ait beaucoup affecté l’intensité. Il est possible qu’aucune découverte à venir n’ait l’importance de la bombe ou des engins intercontinentaux. Mais, pour être moins dramatique, des inventions et des améliorations peuvent, par leur accumulation, produire des effets multiplicateurs dont le poids serait décisif.

Chacune des principales puissances nucléaires travaille avec acharnement à la mise au point d’un système anti-engins efficace. Si l’un des antagonistes prenait la tête dans cette course, les conséquences politiques pourraient être très graves. De même, de grands efforts ont été déployés pour améliorer la précision des engins, pour perfectionner les systèmes de lancement et de contrôle et pour renforcer les moyens de lutte anti-submersibles, et l’on se préoccupe également de protéger les populations civiles, ou du moins d’assurer la survie des industries et des services essentiels. Étant donné l’immensité des ressources scientifiques, techniques et industrielles que chacun des deux géants est en train d’investir dans la mise au point de systèmes militaires perfectionnés, il est peu sage de prédire que l’équilibre actuel restera stable pendant un avenir illimité.

A l’intérieur des limites incertaines que définit à mesure l’équilibre mutuel de la terreur, les États-Unis et l’URSS, ainsi qu’un certain nombre d’autres États, peuvent utiliser divers types de moyens non-nucléaires pour provoquer les changements importants dans l’arène mondiale. Les instruments de puissance vont du bombardement conventionnel aux pressions et aux opérations de séduction politiques, des programmes d’assistance économique et culturelle au soutien de telle ou telle faction à l’intérieur de pays peu stables politiquement. Beaucoup de puissances, dont certaines tout à fait faibles, disposent d’une gamme de choix très étendue relativement à la possibilité et à la manière d’intervenir dans des situations troublées et ces situations peuvent se produire assez fréquemment en dehors des intentions des deux puissances principales, ou sans qu’elles puissent faire quoi que ce soit pour l’empêcher.

De même, tant les puissances principales que les puissances secondaires ont dans une large mesure la faculté d’accepter ou de rejeter l’instance chargée de réduire ou de régler un conflit. La Chine communiste a jusqu’ici repoussé toute tentative de porter les problèmes du Vietnam devant une conférence des grandes puissances comme celles qui se sont réunies en 1954 et en 1961-62 à Genève. Par ailleurs, les États-Unis ont réussi en 1965 à maintenir le problème de la guerre civile en République dominicaine hors de la compétence des Nations-Unies et dans la compétence de l’Organisation des États américains dont ils sont le membre le plus fort. Ainsi, malheureusement pour les chances de paix, il n’existe aucun modèle bien défini et universellement reconnu de traiter les nombreuses crises, grandes et petites, qui peuvent se produire et dans lesquelles les deux grandes puissances nucléaires peuvent se trouver impliquées.

Les limites de l’action soviétique

L’Union Soviétique, sous Brejnev et Kossyguine, semble, mieux que sous Khrouchtchev, reconnaître les incertitudes et les contradictions qui sont le lot d’une très grande puissance à l’ère nucléaire. Le problème enchevêtré du Vietnam illustre cette vérité. Le Kremlin soutient naturellement le gouvernement communiste du Nord- Vietnam et souhaite que le Vietcong à direction communiste soit victorieux dans le Sud. Néanmoins un triomphe complet des communistes renforcerait le prestige de Pékin, discréditerait la méthode plus prudente conseillée par Moscou à l’égard des « guerres de libération » et affaiblirait l’influence soviétique dans de nombreuses régions du globe. En fait, il pourrait aboutir à l’élimination progressive de l’influence, aussi bien soviétique qu’américaine, de la plus grande partie d’Asie et d’une grande partie d’Afrique. Au Vietnam, la politique de l’Union Soviétique comme celle des États-Unis est remplie de doutes et d’incertitudes quant à l’objectif à atteindre, aux moyens à mettre en œuvre en vue d’un objectif donné et aux risques que comporterait n’importe quelle solution concevable.

De même, dans les pays en voie de développement, la politique soviétique se trouve empêtrée dans une lutte sur deux fronts, contre les « impérialistes » et contre Pékin. Depuis 1962, cette politique a généralement fait preuve de circonspection, et les successeurs de Khrouchtchev se sont montrés plus prudents que ne l’était ce dernier dans la recherche de gains à court terme, en dépit des risques qu’ils comportent. Par exemple, dans plusieurs États africains, des tentatives récentes de prise du pouvoir ont été attribuées à des groupes pro-chinois, plutôt qu’à des adeptes de Moscou. Depuis l’échec du coup d’État communiste en Indonésie, le 30 septembre 1965, la presse soviétique a protesté contre la persécution des communistes, mais sur un ton incomparablement plus modéré que les avertissements forcenés lancés par Pékin. De même, malgré la répression anti-communiste en Algérie, au Soudan et dans la R.A.U., Moscou a maintenu des relations amicales avec les dirigeants nationalistes de ces pays et a promis une nouvelle aide importante à l’Algérie et à la R.A.U.

Dans ses efforts pour obtenir le maximum d’influence au moindre prix, l’équipe dirigeante soviétique sous Staline et Khrouchtchev avait l’habitude de tomber à bras raccourcis sur l’un ou sur l’autre des partis qui se trouvaient aux prises dans n’importe quel conflit local ou régional où elle avait décidé de jouer un rôle. Ainsi, après quelques flottements initiaux en 1948, le gouvernement soviétique adopta une position totalement et inconditionnellement pro-arabe dans le conflit entre les Arabes et Israël, dans l’espoir de remplacer l’influence occidentale auprès des Arabes. Il prit le parti de l’Afghanistan dans sa querelle du Pushtoonistan avec le Pakistan, et le parti de l’Inde dans la querelle du Cachemire. Dans l’affaire de Chypre, Khrouchtchev accorda un soutien général, appuyé par des fournitures de matériel militaire, à l’archevêque Makarios et aux revendications des Grecs chypriotes.

Au cours des deux dernières années et plus encore depuis la chute de Khrouchtchev, le gouvernement soviétique a atténué l’extrémisme de plusieurs de ces positions. Après que le minuscule parti communiste d’Israël se fût divisé en deux fractions l’une pro-arabe, l’autre pro-israélienne, Moscou tint à faire ressortir que, s’il sympathisait avec les griefs et les revendications des Arabes, il ne considérerait pas moins le problème comme étant l’un de ceux qu’on ne saurait régler de manière satisfaisante par la guerre. Devant la réconciliation afghano-pakistanaise des trois dernières années, Moscou a observé une attitude détachée et bienveillante. Dans l’affaire de Chypre, il s’est replié sur une position qui est à mi-chemin entre les revendications des Grecs et des Turcs. Enfin, en janvier 1966, le président Kossyguine a joué un rôle énergique de médiateur entre l’Inde et le Pakistan, afin d’atténuer le danger d’une reprise des hostilités au sujet du Cachemire, éventualité dont Pékin serait le seul bénéficiaire.

Une interprétation hâtive de ces signes bienvenus de modération a amené de nombreux analystes à considérer l’Union Soviétique comme inévitablement vouée à se transformer en membre de plus en plus zélé et conscient de ses responsabilités d’une communauté de nations en voie de formation. C’est là, certes, une éventualité éminemment souhaitable et l’Occident devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour encourager une telle évolution, par exemple en ouvrant des conversations fréquentes et franches avec le gouvernement soviétique. On aura vite fait de prêter foi aux bonnes intentions soviétiques, si Moscou nous prouve par des actes qu’il souhaite renforcer la stabilité. […]

Lisez l’article en entier ici.

Découvrez en libre accès tous les numéros de Politique étrangère depuis 1936 jusqu’à 2005 sur Persée.

Ce contenu a été publié dans Sélection d'archives, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.