Geopolitics of Artificial Intelligence

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère
(n° 2/2019)
. Julien Nocetti, chercheur spécialiste des questions numériques à l’Ifri, propose une analyse croisée des ouvrages de Abishur Prakash, Geopolitics of Artificial Intelligence (2018) et Kai-Fu Lee, AI Superpowers: China, Silicon Valley, and the New World Order (Houghton Mifflin Harcourt, 2018).

Le message porté par les auteurs de ces deux ouvrages est similaire : l’Intelligence artificielle (IA) s’apprête à refaçonner l’ordre mondial né de la Seconde Guerre mondiale.

Ingénieur reconnu et expert de l’IA, ancien responsable de Google en Chine, aujourd’hui investisseur, Kai-Fu Lee avance que la Chine s’est lancée dans une démarche implacable de leadership dans la plupart des disciplines de l’IA. Il relève que les États-Unis et la Chine ont pris une avance considérable dans ce secteur, au point que la technologie participe d’un début de re-bipolarisation des relations internationales, entre la volonté des États-Unis de maintenir leur suprématie technologique, et l’ambition de Pékin de défier et surpasser cette primauté.

L’auteur consacre plusieurs chapitres à l’essor technologique chinois, dont les ressorts conjuguent libération entrepreneuriale, autosuffisance technologique et volontarisme politique. Les grands acteurs chinois du numérique – les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) – feraient de la Chine une « Arabie Saoudite de la donnée » : un pays assis sur des réserves colossales de données, soit la matière première stratégique de la puissance au XXIe siècle. En raison de son avantage démographique et d’une attitude décomplexée dans la collecte de données personnelles, la Chine surpasse en effet largement les États-Unis comme premier producteur de données au monde, et nourrit ainsi les systèmes d’intelligences artificielles développés par ses ingénieurs.

Le volume des données traitées, plus que la longueur du code, serait ainsi devenu l’un des avantages les plus significatifs de la maîtrise de l’IA, laquelle nécessite également de combiner puissance de calcul et masse critique de cerveaux – des scientifiques, développeurs et entrepreneurs de talent. Kai-Fu Lee consacre des pages particulièrement intéressantes à ce sujet. États, grandes plates-formes, start-ups, grandes entreprises traditionnelles et institutions de recherche luttent pour attirer vers eux les meilleurs experts, souvent au détriment de la recherche publique. Dans cette bataille pour la matière grise, la Chine n’est pas en reste : les chercheurs chinois contribuent désormais au développement de l’IA à haut niveau (drones, systèmes de paiement facial, applications domestiques « intelligentes », etc.).

Dans la rivalité sino-américaine qui se dessine et s’intensifie, l’auteur exhorte les États-Unis et la Chine à accepter, et à assumer, les – grandes – responsabilités associées à une puissance technologique aussi éminente.

Dans un opus didactique, Abishur Prakash analyse, quant à lui, les conséquences de la démocratisation et de la sophistication de l’IA dans une variété de domaines : le commerce, la guerre, le renseignement, la politique, l’éducation, l’emploi… À travers la planète, nombre d’États déploient déjà des systèmes d’IA, à diverses fins. Au Japon, une IA s’est présentée à une élection municipale ; en Chine, la police se sert d’algorithmes dopés à l’IA pour prédire les crimes et délits ; en Russie, les autorités ont développé une IA censée détecter l’amorce de conflits ethniques ; les Émirats arabes unis ont un « ministre pour l’Intelligence artificielle »…

L’auteur rappelle que, contrairement aux ressources fossiles, l’IA est créée par l’homme ; en d’autres termes, c’est à lui de décider des missions qu’il assigne aux IA et des nécessaires limites de la technologie. Là n’est pas le moindre des défis qui apparaissent à la lecture de l’ouvrage, tant le potentiel de déstabilisation de cette technologie semble important. L’un de ses mérites principaux est toutefois d’éviter tout biais anxiogène – ce à quoi les débats publics sur l’IA n’échappent que rarement.

Julien Nocetti

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