The Oxford Handbook of Nigerian Politics

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2019). Marc-Antoine Pérouse de Montclos propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Carl LeVan et Patrick Ukata, The Oxford Handbook of Nigerian Politics (Oxford University Press, 2018, 832 pages).

Cette somme volumineuse et indispensable analyse toute la complexité du géant de l’Afrique, troisième pays le plus peuplé de la planète d’ici 2050. Le Nigéria, premier producteur de pétrole du continent, est souvent vu comme une économie mono-dépendante de ses ressources en hydrocarbures. Pourtant, l’essentiel de la richesse nationale provient désormais d’activités qui ne sont pas liées à la rente pétrolière : une révolution depuis le boom des années 1970. La chute des prix du baril et la crise de 2015 n’y ont pas été pour rien. Mais la résilience de l’économie tient aussi à la débrouillardise de la population. Ainsi, les commerçants locaux sont réputés pour leur capacité à prendre des risques, y compris dans la diaspora. Ils ont par exemple été parmi les premiers Africains à s’établir en Chine pour s’y approvisionner à bon prix. Ce sont donc les Nigérians qui ont débarqué en Chine, plutôt que les Chinois qui ont entrepris d’arroser le marché nigérian de produits de mauvaise qualité.

Le secteur formel de l’économie, en revanche, stagne dans un pays où le nombre de travailleurs syndiqués est tombé de 1,9 million de personnes en 1988 à 1,8 en 2005. Dans un État rentier, la fonction publique vit pour l’essentiel des revenus de l’extraction d’hydrocarbures. Elle demande donc peu aux citoyens en termes de paiement d’impôt, de civisme et d’obédience idéologique. Le Nigéria est en quelque sorte l’archétype d’une économie libérale par défaut d’État, un des pays où la part des revenus fiscaux dans le produit national brut est la plus faible : 6 % en 2017, moins de 5 % si l’on exclut les taxes sur la production pétrolière. En retour, les citoyens n’attendent pas grand-chose du gouvernement pour fournir des services de base et rendre des comptes sur l’usage de la manne pétrolière.

Endémique, la corruption continue donc de prospérer, malgré le retour à un régime civil qui a mis fin à l’opacité des dictatures militaires au pouvoir jusqu’en 1999. Caractérisé par des fraudes électorales et de nombreux assassinats, le jeu politique se révèle de plus en plus mafieux au fur et à mesure qu’on descend au niveau des 36 États de la fédération. Dès les années 1990, certains envisageaient de supprimer les échelons intermédiaires de l’administration territoriale et de ne garder que les collectivités locales pour raccourcir les circuits financiers et réduire les possibilités de détournement des fonds du pouvoir central. Mais les réformes n’ont guère abouti. La démocratie parlementaire marche mal : entre 1999 et 2015, seuls 1 005 projets de lois sur 3 759 ont été adoptés par l’Assemblée nationale, dont 244 finalement ratifiés par la présidence.

Les militaires, eux, n’ont jamais complètement renoncé à influencer le jeu politique. Depuis 1999, deux des quatre présidents étaient des généraux à la retraite : Olusegun Obasanjo puis Muhammadu Buhari. D’anciens militaires ont aussi occupé des sièges de députés, la présidence du Sénat et des postes de gouverneurs d’État, comme Murtala Nyako, Jonah David Jang ou Olagunsoye Oyinlola. En 2015, l’armée devait même dicter le calendrier des élections : il fut retardé pour lui laisser le temps de reconquérir les dernières portions du territoire aux mains de Boko Haram. L’affaire réveilla de mauvais souvenirs, car le premier à demander un ajournement des opérations de vote était le responsable de la sécurité auprès de la présidence, le colonel Sambo Dasuki, lui-même membre de la junte à l’origine de l’annulation du résultat des élections de 1993, un scrutin considéré parmi les plus démocratiques qu’ait jamais connu le pays.

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

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