La France et l’Europe : le rêve ambigu ou la mesure du rang

La rédaction de Politique étrangère vous offre de (re)lire des textes qui ont marqué l’histoire de la revue. Nous vous proposons aujourd’hui un article de Philippe Moreau Defarges, intitulé « La France et l’Europe : le rêve ambigu ou la mesure du rang », et publié dans le numéro de printemps 1986.

Il y avait déjà longtemps qu’on pouvait regarder l’Europe chrétienne (à la Russie près) comme une espèce de grande république partagée en plusieurs Etats (…) tous ayant les mêmes principes de droit public et de politique, inconnus dans les autres parties du monde ». Ce texte de Voltaire définit l’idée française de l’Europe. Pour l’homme des Lumières, seuls importent
« le genre humain », « l’Humanité », dont Frédéric de Prusse est l’allié : quant à la France, elle existe non par la diplomatie de Louis XV, mais par son ironie, sa manière de vivre, ce rayonnement que lui assurent ses philosophes. L’Europe est spontanément, naturellement française.

Le rêve foudroyé

Or, cette Europe française, la France la détruit par l’aventure révolutionnaire et impériale, par l’ébranlement des nationalismes. Tandis que, pour Talleyrand, les années précédant la Révolution réalisèrent un bonheur exemplaire, Saint-Juste est, lui, convaincu d’inventer enfin le vrai bonheur ! La France gardienne d’un équilibre ou créatrice d’un monde nouveau, instrument modérateur ou provocatrice plus ou moins consciente? Tel est encore, au milieu des années 80, le dilemme de la diplomatie française face à l’Europe.

En 1815, la France est sauvée par ce qu’elle n’a cessé de contester dans le quart de siècle qui s’achève : le concert européen, ressuscité par le congrès de Vienne. De 1815 à 1870, la France apparaît bien prisonnière du dilemme dans lequel sombre le Second Empire : le congrès de Paris (25 février-8 avril 1856), qui clôt la guerre de Crimée, fait de la France l’arbitre de l’Europe, la clef de voûte du concert européen, mais Napoléon III ne rêve que de redessiner l’Europe selon le principe des nationalités. Avec la défaite de 1870, la France cesse définitivement d’être la puissance inquiétante, redoutée ; le rôle revient à l’Allemagne ! De 1870 à 1914, la France n’est ni médiatrice, ni contestataire, mobilisée par la revanche. Le concert européen se réduit, à l’aube du XXe siècle, au face-à-face d’une Entente et d’une Alliance. Et la révolution s’éparpille en une bousculade de revendications nationales.

La grande illusion de 1918 paraît enfin accomplir le rêve français, celui de Voltaire, de la Révolution, de Napoléon III. A Versailles, la France redessine les frontières, impose la démocratie, bref réinvente l’Europe. Ainsi la France accomplit-elle, en 1919, la tâche qu’elle devait mener à bien en 1815… si elle avait été victorieuse… et fidèle au discours révolutionnaire ! Mais la France est atrocement blessée, la question allemande se pose toujours, massive, obsédante. C’est, selon l’expression de Stanley Hoffmann, l’ère « d’un triomphe désastreux. Elle restait voisine d’une Allemagne à qui allait désormais s’imposer l’impératif de la revanche ; elle devait donc être guidée par l’impératif de la sécurité, qui dans un système révolutionnaire oblige même l’Etat conservateur de l’ordre établi à se donner les moyens d’intervenir partout contre toute tentative de subversion ou de destruction».

La France a-t-elle l’imagination et les moyens pour concevoir un système européen, qui bénéficie d’un certain consensus, permet sa réconciliation avec l’Allemagne, tout en la préservant ? C’est la quadrature du cercle. En outre, l’unanimité d’août 1914 est bien loin ; l’opinion se casse, dans les années 30, en plein désarroi face aux défis extérieurs.

Tout au long de l’entre-deux-guerres et même encore sous l’Occupation, trois voies sont explorées simultanément ou alternativement, et toujours partiellement : la mise à l’écart, la forteresse, que symbolise la ligne Maginot ; les alliances de revers, démarche dont la faillite éclate au cours de l’été 1939 avec l’échec des négociations franco- anglo-soviétiques et le pacte germano-soviétique ; enfin, la négociation, le recours à des ersatz de concert européen.

De 1919 à 1939, la France, divisée, affaiblie, disposant d’alliances chancelantes, n’osant rien sans l’Angleterre, cherche, dans ce concert, l’édification — toujours fuyante — d’une forme de stabilité, d’ordre, de
« l’insaisissable sécurité », selon l’expression de Jean- Baptiste Duroselle.
A Locarno (5-16 octobre 1925), « la reconnaissance volontaire contractuelle du traité de Versailles » (Aristide Briand) par l’Allemagne assure, semble-t-il, la renaissance « de la raison et de la concertation des bonnes volontés » ; bientôt Hitler, considérant que le pacte franco-soviétique de 1935 viole les accords de Locarno, les dénonce. A Stresa (11-14 avril 1935), le « sommet » franco-anglo-italien, provoqué par Pierre Laval, ne constitue en fait qu’une tentative éphémère de « front » face à la menace allemande. Enfin et surtout Munich (29-30 septembre 1938), ultime manifestation du concert européen, n’en est plus qu’une caricature sinistre.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe n’est plus qu’un champ prêt pour la lutte à mort entre les démocraties libérales et les fascismes, sous l’œil froid de Moscou. Qui, en France, saisit la nature de l’enjeu ?
« Nous n’envions pas le type d’homme que le système prussien a imposé à l’Allemagne, qui s’efforce de l’imposer à toute l’Europe… songez à ce que pourra représenter notre Europe de l’Ouest, France et Angleterre intimement unies dans leur résolution d’assurer l’indépendance de l’esprit » écrit, en 1939, celui qui est regardé comme l’esprit le plus lucide de son époque, le penseur consacré de la IIIe République, Paul Valéry.

Les débats des années 1940-1945, caricatures ou ébauches de l’avenir

Du point de vue de cette relation entre la France et l’Europe, les années 1940-1945 apparaissent comme une transition capitale, le point de passage entre les illusions de l’entre-deux-guerres et la réinvention laborieuse, contradictoire d’une idée européenne.

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