Algérie, la nouvelle indépendance

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Denis Bauchard propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Pierre Filiu
Algérie, la nouvelle indépendance (Le Seuil, 2019, 184 pages).

Ce nouvel ouvrage de Jean-Pierre Filiu se veut, selon l’auteur même, un « essai », « un cadre d’interprétation » du mouvement de fond que représente le Hirak qui, depuis le 22 février 2019, n’en finit pas de mobiliser les foules à Alger comme dans la plupart des villes algériennes. En fait, par-delà ce propos, il s’agit bien d’une réflexion sur l’Algérie d’aujourd’hui, les raisons qui ont conduit à cette « révolution populaire, inclusive et non violente », à la revendication en faveur d’une « deuxième indépendance », et à ses perspectives d’avenir.

L’auteur montre bien comment « l’armée des frontières », basée en Tunisie, a écarté à l’indépendance les combattants de l’intérieur. Le coup d’État de 1965 formalise cette emprise avec Houari Boumediene. Depuis lors, c’est toujours l’Armée nationale populaire qui a assuré la réalité du pouvoir, a mené la lutte contre les islamistes pendant la décennie noire des années 1990, et a mis en place Bouteflika, qui a essayé de se ménager un espace de manœuvre sans mettre en cause la prééminence et les prébendes des militaires.

Le Hirak est l’œuvre d’une génération, celle des jeunes urbains, qui rassemble chaque mardi les étudiants des universités à l’avenir incertain, faute d’emploi en perspective, et qui sont le noyau des foules qui défilent chaque vendredi. Cette « jovialité pacifiste », où les femmes prennent une place grandissante, n’est pas sans efficacité, puisque Bouteflika renonce dès avril 2019 à se représenter pour un cinquième mandat, que la date de l’élection présidentielle est repoussée, et que la lutte contre la corruption se développe, visant notamment le clan de l’ancien président. Mais ceci ne satisfait pas les manifestants « dégagistes » qui veulent le départ des « décideurs », la fin d’un système corrompu et répressif.

Depuis la rédaction de ce livre, en septembre 2019, plusieurs évènements sont intervenus, mais ils n’affectent en rien la pertinence de l’analyse proposée par Jean-Pierre Filiu, bien au contraire. Un président, Abdelmadjid Tebboune, a été élu, mais avec un taux d’abstention important qui affaiblit sa légitimité, et le général Gaïd Salah, qui incarnait le pouvoir militaire, est mort. Le nouveau président, assisté d’un chef de l’armée plus discret, s’efforce non sans un certain succès de calmer le jeu en libérant des manifestants détenus, et en faisant un certain nombre de gestes symboliques ou de concessions cosmétiques. L’élaboration d’une nouvelle Constitution et de réformes politiques est annoncée, le mouvement se divise et s’essouffle, certains leaders d’opinion comme Kamel Daoud annoncent l’échec du Hirak. L’épidémie de coronavirus a rendu plus difficiles les manifestations dans la rue. Mais, même si la perspective d’une deuxième république s’éloigne,  les jeux ne sont pas encore faits. Comme le souligne l’auteur, « rien n’est acquis, tout est possible ».

On lira avec intérêt ce livre qui brosse un portrait empathique et nuancé de l’Algérie d’aujourd’hui. Le fait que, en dépit de l’extrême prudence de Paris, l’influence de la France ait été mise en cause, aussi bien par le pouvoir qui dénonce un complot venu de l’extérieur que par les manifestants qui l’accusent de soutenir le système, montre bien que ce qui se passe en Algérie nous concerne directement.

Denis Bauchard

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