A la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Julien Nocetti, chercheur associé au Centre Russie/NEI de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage d’Olivier Tesquet
, A la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance (Premier Parallèle, 2020, 256 pages).

Le COVID-19 donne une acuité particulière à cet essai qui décortique la progression des dispositifs de surveillance numérique dans nos sociétés. Au nom de la lutte contre cette maladie, certains États ont développé leur utilisation des technologies de surveillance pour suivre des individus, voire des populations entières. Au-delà de contextes locaux divers – Chine, Grande-Bretagne, Corée du Sud, France… – ce qui est en question est la surveillance (et son acceptabilité sociale), et plus largement la chaîne de décisions publiques dans laquelle elle s’inscrit. Quels choix économiques ou politiques pourraient être pris sur la base de ces données ?

L’un des enseignements de l’ouvrage est que l’existence même de nouvelles technologies suffit souvent à justifier leur dissémination dans la société. Pour l’auteur, les appels répétés à laisser la technologie dicter les normes sociales peinent pourtant à camoufler les raisons réelles de choix de surveillance comme la reconnaissance faciale, qui ciblent avant tout les populations les plus marginalisées.

Sans surprise, une partie du livre tourne autour de l’enjeu de la collecte des données personnelles par des entreprises privées, à des fins à la fois commerciales et sécuritaires. Ici, le point de bascule est probablement à trouver dans les révélations de l’existence du programme de surveillance PRISM par Edward Snowden en 2013. Tesquet rappelle que l’ancien collaborateur de la National Security Agency (NSA) a bien montré « la finesse de la cloison qui sépare les entreprises de la Silicon Valley des services de renseignement ».

Pour autant, nous n’avons qu’une connaissance limitée de ces entreprises qui font de nos données un marché très lucratif, en dehors des « classiques » GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Les courtiers en données (data brokers), comme Acxiom, Experian ou Equifax, sont pourtant au centre du jeu. La description de l’émergence, puis de l’omniprésence, de cette industrie adossée aux géants du numérique fait ici l’objet de pages stimulantes. Aux États-Unis, la règlementation des données bancaires et la dérégulation des marchés financiers ont, à partir de la fin des années 1970, favorisé le développement de ces acteurs devenus « incontournables et invisibles », qui exècrent une lumière à laquelle ils échappent de moins en moins. Ainsi le scandale né de l’affaire Cambridge Analytica, officine spécialisée dans l’analyse de données à des fins électorales, a‑t‑il jeté une lumière crue sur la réalité du modèle économique des plates-formes numériques.

Fuites incessantes de données, multiples reproductions d’inégalités inscrites dans les algorithmes développés par quelques oligopoles, etc. : les failles du « capitalisme de surveillance » conceptualisé par Shoshana Zuboff sont ici mises à nu, dans un contexte d’extension consentie de cette surveillance, y compris dans les démocraties européennes où la vie privée (et son contrepoint « juridique », la privacy) est pourtant une référence fondamentale.

Le chapitre final sur l’ubiquité de la surveillance numérique en Chine, et plus particulièrement au Xinjiang, laisse entrevoir les perspectives dystopiques des technologies d’Intelligence artificielle au service d’un Parti-État souhaitant « neutraliser l’incertitude autant que les individus qui l’incarnent ».

Julien Nocetti

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