L’Afrique du Nord après les révoltes arabes

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Denis Bauchard propose une analyse de l’ouvrage de Luiz Martinez, L’Afrique du Nord après les révoltes arabes (Presses de Sciences Po, 2019, 224 pages).

Paradoxalement, l’Afrique du Nord, dont les liens historiques avec la France sont forts, est moins couverte que le Moyen-Orient par les chercheurs qui s’intéressent au monde arabe. La contribution de Luis Martinez est ainsi bienvenue pour la connaissance de cette région qui nous est proche à bien des points de vue.

D’emblée, l’auteur dresse un tableau de la situation de ces pays à la veille des révoltes arabes : « Au lendemain des indépendances, au regard des défis que posent le sous-développement, l’édification d’États forts ou le recouvrement d’une identité perdue, la démocratie n’est pas une priorité. » Par-delà cette litote, la réalité est effectivement la création, par les pères fondateurs de l’indépendance, d’un « État sécuritaire » renforcé par leurs successeurs. Ce n’est qu’avec les révoltes arabes, dont le foyer initial est un pays du Maghreb, la Tunisie, en décembre 2010, que ces États sont sérieusement ébranlés. L’évolution récente de la situation est ainsi évoquée pour chaque pays, les révoltes débouchant sur des scénarios très différents d’un pays à l’autre.

En Tunisie, les élections libres d’octobre 2011 mettent au pouvoir un parti islamiste, Ennahdha, qui après son échec et sous la pression de la société civile, devra accepter un compromis historique. Certes, il s’agit du seul pays qui a connu l’instauration de la démocratie avec une Constitution exemplaire. Mais, comme le confirment les toutes récentes élections législatives et présidentielles, la nouvelle classe politique a fait l’objet d’un rejet qui n’a cependant pas entamé l’influence islamiste. La démocratie reste encore fragile.

En Libye, après l’élimination du régime du colonel Kadhafi par une intervention militaire étrangère dans laquelle la France a joué un rôle contesté, la transition politique a été un échec. Les milices ont proliféré, le pays s’est désintégré, laissant face à face un gouvernement adoubé par les Nations unies et un général recevant l’appui d’un nombre grandissant de pays, qui considèrent qu’il est le seul capable d’opérer un retour à la stabilité.

En 2011, l’Algérie, traumatisée par la décennie noire, ne se soulève pas et le gouvernement, encore riche de ses revenus pétroliers, achète la paix sociale par une politique de redistribution. Mais le Hirak, soulèvement populaire qui se développe depuis février 2019, conteste en vain un système et un pouvoir dont l’armée reste le détenteur exclusif, bien qu’elle ne souhaite pas le gérer directement. Seul le Maroc semble, par une série de « réformes salutaires », avoir réussi à canaliser la contestation, tout en utilisant le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamique, pour assurer la gestion courante, le pouvoir demeurant de façon évidente entre les mains du roi et de son maghzen.

Le diagnostic final de Luis Martinez n’est guère optimiste. En effet, toutes ces évolutions se sont faites dans un contexte de menace djihadiste persistante, entretenue par la situation au Sahel, caractérisée par « le désastre sécuritaire et la désintégration régionale ». L’auteur estime pour sa part que « le basculement vers la démocratie s’éloigne », sauf peut-être en Tunisie si le nouveau régime démocratique arrive à répondre aux défis sécuritaires et économiques auxquels il doit faire face. Cette analyse lucide et sans complaisance mérite d’autant plus d’être lue que l’évolution de l’Afrique du Nord peut avoir un impact sur la politique intérieure en France.

Denis Bauchard

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