La naissance au Brésil d’une nouvelle puissance mondiale

La rédaction de Politique étrangère vous offre à (re)lire des textes qui ont marqué l’histoire de la revue. Nous vous proposons aujourd’hui un article de Jacques Lambert, intitulé « La naissance au Brésil d’une nouvelle puissance mondiale », et publié dans le numéro 2/1946 de Politique étrangère.

La littérature française sur le Brésil est abondante et de haute qualité ; il est facile, à travers cette littérature, de suivre l’évolution du Brésil et d’en mesurer les progrès. Périodiquement, des Français ont dressé de ce pays de véritables inventaires. Pour le Brésil impérial, qui reste, dans une grande mesure, un Brésil colonial, il n’est rien de plus précis que les récits de voyage publiés par Saint-Hilaire dans la première moitié du XIXe siècle. En 1 909, Pierre Denis trace, dans Le Brésil du XXe siècle, le portrait scrupuleusement exact d’un grand pays agricole dont la prospérité fragile est encore liée a l’exportation du café. En 1941, enfin, René Courtin, dans Le Problème de la civilisation économique au Brésil, décrit un Brésil complexe et hésitant, difficile à juger, dans lequel l’industrie prend une place fort importante, sans toutefois être déjà prépondérante.

Mais ces facilités de documentation — il en existe d’équivalentes en langue anglaise — n’empêchent point l’observateur étranger d’être déconcerté par les problèmes brésiliens ; si bien que l’on connaisse le Brésil, on s’en fait généralement, plutôt qu’une image d’ensemble, une série d’images confuses et souvent contradictoires.

Une longue éducation, qu’il prend pour une expérience, habitue l’Européen à diviser les pays dans lesquels s’est poursuivie l’expansion de sa race en deux catégories et en deux catégories seulement : des pays neufs d’une part, et des colonies d’exploitation, d’autre part, et, de chacune de ces deux catégories, il se fait une image très précise.

Les pays neufs sont des pays de peuplement, dont les Etats-Unis de l’Amérique du nord fournissent le type le plus achevé ; devenant très vite indépendants de leurs métropoles, aussi bien politiquement qu’économiquement, ces pays neufs sont la terre par excellence du progrès social et se caractérisent par les niveaux de vie élevés de leur population ; ce sont des boutures semblables aux métropoles d’où elles sont issues, mais souvent plus robustes.

Les colonies d’exploitation offrent des traits bien différents : les Européens y rencontrent des populations indigènes installées qu’ils ne peuvent assimiler et dont les cultures résistent obstinément au changement : ce sont des pays à niveau de vie bas et, qu’ils soient dépendants de la souveraineté d’un autre pays ou qu’ils soient politiquement indépendants, ils paraissent destinés à demeurer longtemps les appendices de cultures plus riches et plus complètes, ou bien à végéter dans l’isolement.

Si l’unité du développement argentin conduit à ranger sans hésitation la République Argentine dans la première catégorie et à lui prédire, toutes proportions gardées, le même avenir qu’aux pays neufs anglo-saxons, la complexité de la structure brésilienne fait hésiter à classer le Brésil dans l’une ou l’autre catégorie et rend toute prédiction fort difficile.

La complexité du Brésil

Si l’on peut mesurer les progrès de la République Argentine à l’étalon des États-Unis, le Brésil ne se conforme point à cet étalon. Il n’est pas aussi simple: dans les traits originaux, mais confus et même contradictoires, qu’il présente à l’observateur, il est difficile de retrouver les schémas auxquels on est habitué et de prévoir l’avenir qui s’ébauche. Intimement mélangés aux traits caractéristiques du pays neuf, on trouve les traits également caractéristiques du vieux pays colonial, et un jugement, à peine formé, doit être aussitôt modifié ou qualifié.

Ce n’est pas que les étrangers qui ont été mis en contact avec le Brésil ne soient d’abord frappés par les caractères habituels de pays neuf prospère que leur présente le Brésil et par les progrès économiques et sociaux qu’ils y constatent à chaque voyage.

Comment pourrait-il en être autrement, puisque leur contact avec le Brésil s’établit généralement à Rio-de- Janeiro et se poursuit dans la ville et l’État de Saint-Paul ? Ils se trouvent en présence de grandes et belles villes modernes, d’une activité débordante. Rio ou Saint-Paul, comme l’ont été Chicago ou Détroit, sont de perpétuels chantiers de construction et, si le développement rapide de la ville ne les rendait toujours insuffisants pour une population qui croît plus vite qu’on ne peut la loger et la transporter, les logements et les services publics se présenteraient dans des conditions très supérieures à celles qui prévalent dans la majeure partie des villes européennes. Hygiène, transports, bibliothèques, écoles, tout est moderne, efficace et sans cesse renouvelé par un progrès rapide.

Ceux qui ne sont point sortis de ces villes et des campagnes qui les entourent — parfois à de très grandes distances, comme sur le plateau pauliste — sont surpris et souvent indignés qu’en présence de faits semblables on puisse hésiter à porter sur le Brésil le même jugement que sur la République Argentine et à lui prédire la prospérité plus grande encore que lui promettent son territoire, sa richesse et sa population. Parmi ceux qui ne connaissent ainsi qu’un des aspects du Brésil, il est d’ailleurs tout autant de Brésiliens que d’étrangers. Dans leur Brésil, tous les traits caractéristiques du pays neuf sont évidents : perpétuelle mobilité, énergie, activité et foi illimitée dans l’avenir.

Mais, par delà les campagnes paulistes, il est un intérieur immense et varié, dont une très grande partie, parfois même toute proche, comme dans l’État de Rio-de-Janeiro, offre un tableau bien différent. On se trouve transporté dans une autre société dont les valeurs ne sont pas les mêmes, ou dans un autre siècle.

Des populations nombreuses sont restées endormies dans un sommeil colonial, tantôt trop dispersées et isolées, tantôt très denses, dans un isolement largement volontaire, qui paraît facile à rompre. Colons misé’ râbles des fazendas décadentes, abandonnés, après l’émancipation des esclaves, sur des terres épuisées qu’ils savent mal exploiter, mais qu’ils ne veulent pas quitter, propriétaires lentement ruinés, qui aiment leur vie facile et médiocre, pionniers égarés, immobilisés sur des défrichements sans avenir, tous végètent en économie familiale fermée ou dans le cadre décrépit de domaines semi-féodaux et conservent des techniques médiévales ou même pré-colombiennes ; tous demeurent étrangers à la prospérité et au mouvement de l’autre Brésil.

Dans ces régions, laissées en dehors du progrès ou à peine effleurées par lui, la structure sociale et l’état économique paraissent à peine changés depuis que Saint-Hilaire, au début du siècle dernier, les parcourait à longueur de journée dans ces chars à bœufs dont les roues pleines grincent encore à quelques heures de Rio-de-Janeiro ; le voyageur peut y retrouver à chaque pas l’image du Brésil qu’en ont laissée les gravures de Debret.

A côté du pays neuf, c’est un vieux pays colonial que l’on trouve ainsi au Brésil ; le pays tropical immobile vers lequel on voudrait s’évader d’une civilisation trop instable et trop active. L’image du pays neuf a été tout d’abord saisissante, mais cette population coloniale attardée est si nombreuse et occupé un si vaste territoire qu’on peut bien se demander quelle est des deux images du Brésil, celle qu’il faut choisir. […]

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