Il était une fois les révolutions

Cette recension est issue de Politique étrangère 2/2013. Marc Hecker propose une analyse de l’ouvrage de Julie Gommes, Il était une fois les révolutions (Sète, Édition de la Mouette, 2013, 110 pages).

00-Gommes-9782917250648FSAu moment de la révolution de 2011, Julie Gommes, jeune journaliste arabophone, vivait en Égypte où elle enseignait le journalisme dans une université du Caire. Elle a aussi couvert le début du soulèvement syrien et voyagé dans la Tunisie postrévolutionnaire. Il était une fois les révolutions décrit son quotidien dans une période agitée, ses rencontres, ses amitiés, ses souffrances. Ce quotidien, écrit-elle, est « trop insignifiant » pour être « vendu aux médias ». Il est pourtant loin d’être dénué d’intérêt.
Un des mérites de cet ouvrage, qui se lit comme un roman d’apprentissage, est de lever le voile sur les coulisses du métier de journaliste. Comment passer la frontière d’un pays au bord de la guerre civile ? Comment échapper aux moukhabarat ? Comment ne pas mettre en danger ses sources ? Ces questions ne sont pas nécessairement traitées dans les écoles de journalisme, et Julie Gommes a dû apprendre à y répondre, par la force des choses. Pour entrer en Syrie, la jeune femme se fait passer pour une touriste. Elle démonte son matériel et le cache dans ses sous-vêtements. Sur place, elle joue au chat et à la souris avec les services de renseignement. Elle utilise une boîte mail dédiée, sous un nom d’emprunt, et efface toute mention de sa profession sur les réseaux sociaux. Lorsque des gérants des cybercafés lui demandent son nom et son numéro de passeport, elle fournit toujours un pseudonyme et un faux numéro. Pour utiliser discrètement un téléphone portable, les choses se compliquent : pour acheter une carte SIM locale, les vendeurs exigent qu’on leur présente l’original du passeport et recueillent les empreintes digitales. À l’occasion d’un direct sur une radio belge, Julie Gommes est démasquée et se retrouve suivie par deux hommes qu’elle baptise – non sans humour et en référence à Twitter – ses « followers ». Elle s’en sort sans encombre, mais rappelle que d’autres reporters, comme Gilles Jacquier, n’ont pas eu autant de chance.
Le fait d’être une femme peut compliquer les choses. En Égypte, les risques sont moindres qu’en Syrie mais ils ne sont pas négligeables. Plusieurs femmes journalistes se sont fait agresser sexuellement dans les rues du Caire. J. Gommes a échappé au pire mais a subi regards insistants et gestes déplacés. Elle décrit aussi le changement d’ambiance après la prise de pouvoir par les islamistes en Tunisie. Dans les locaux d’Ennahda, hommes et femmes ne s’assoient pas à la même table…
Qu’est-ce qui pousse une femme de 30 ans à prendre ainsi des risques ? Le besoin de comprendre, l’envie d’informer. Et l’adrénaline. « C’est de la drogue, de la bonne », commente l’auteur. Comme toute drogue, l’adrénaline peut être dangereuse. Quand elle prend le dessus sur la peur, elle peut conduire les reporters à mettre leur vie en péril. Mais à l’inverse, si on se laisse guider par la peur, on ne se rendra pas dans les endroits les plus brûlants, on ne verra pas les blessés et les morts, on ne pourra pas témoigner.
De retour en France, J. Gommes n’a pas oublié ses amis du Moyen-Orient. Elle a continué à s’engager pour eux, via Internet. Proche du groupe Telecomix et des milieux de hackers, elle a participé à l’« OP Syria » qui visait à aider les militants syriens à communiquer de façon sécurisée. Elle nous rappelle ainsi que la communication et l’information sont aussi des nerfs de la guerre.

Marc Hecker

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