L’État islamique est une révolution

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère (n°3/2016). Marc Hecker, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Scott Atran, L’État islamique est une révolution (Paris, Les Liens qui Libèrent, 2016, 156 pages).

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Cet ouvrage regroupe trois textes de natures différentes de Scott Atran, anthropologue franco-américain, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’université du Michigan. Le premier est un essai sur la nature de Daech. La thèse défendue a donné son titre au livre : L’État islamique est une révolution. Prenant le contre-pied des travaux de Dounia Bouzar, Atran affirme que l’EI n’est pas une secte qui laverait le cerveau des âmes faibles. C’est, au contraire, un puissant mouvement politico-religieux dont les membres se perçoivent comme une avant-garde révolutionnaire. Ils sont soudés par une cause sacrée – la volonté de mettre en place un nouvel ordre moral –, pour laquelle ils sont prêts à se sacrifier. L’esprit de fraternité qui anime cette avant-garde est une force qui assure à Daech une résilience importante. L’EI compense la supériorité matérielle de ses adversaires par une motivation hors du commun.

Le deuxième texte est une mise en pratique de la thèse qui vient d’être exposée. Il s’agit d’une étude de terrain réalisée dans le nord de l’Irak au début de l’année 2016. Atran a assisté à la bataille de Kudilah. Il en fait une description tactique précise et cherche à en tirer des enseignements stratégiques. Cette bataille est présentée comme une sorte de test miniature permettant d’évaluer l’état des troupes avant une éventuelle tentative de reprise de la ville de Mossoul. Le résultat n’est guère concluant. En large infériorité numérique, les combattants de l’EI réussissent à tenir tête à un adversaire hétéroclite composé de membres de tribus arabes sunnites, de peshmergas, d’unités de l’armée irakienne, sans oublier le soutien aérien des Américains. Les combattants kurdes apparaissent comme très déterminés, mais ils ne sont vraisemblablement pas prêts à s’engager massivement au-delà des limites du Kurdistan. Quant aux tribus arabes sunnites, elles se révèlent faibles et déchirées. Atran constate : « Sous cette bataille contre l’EI affleuraient d’autres conflits peut-être plus inquiétants encore : ceux qui étaient internes à la coalition. On a vu ressortir des querelles historiques, les ambitions rivales, des accusations de lâcheté, chacune des trois grandes forces (armée irakienne, peshmergas, tribus sunnites) ayant l’impression d’être trahie par les deux autres… » Il faudra attendre la fin mars 2016 – et le déploiement de plusieurs milliers de soldats irakiens épaulés par 200 Marines – pour que le village de Kudilah soit repris.

Enfin, le troisième texte est la retranscription d’une allocution de Scott Atran à l’Organisation des Nations unies. L’anthropologue y esquisse trois pistes pour éviter que les jeunes ne soient attirés par l’EI, décrit comme le « premier mouvement de contre-culture au monde ». Tout d’abord, il estime qu’il faut redonner « un sens à leur vie à travers la lutte, le sacrifice et la fraternité ». Ensuite, il suggère d’offrir à ces jeunes « une vision positive et personnelle, susceptible d’être concrétisée ». Enfin, il propose de mettre l’accent sur les initiatives locales, et donne l’exemple du projet Seeds of Peace, créé par deux adolescents au Pakistan et qui consiste à former de jeunes ambassadeurs de la paix. Le plus important, écrit Atran, « c’est le temps que des jeunes consacrent régulièrement à d’autres jeunes ».

Marc Hecker

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