Poutine et la Russie

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère (n°3/2016). Dominique David, conseiller du président de l’Ifri, propose une analyse des ouvrages de Jean Radvanyi et Marlène Laruelle, La Russie entre peurs et défis (Paris, Armand Colin, 2016), de Jean-Jacques Marie, La Russie sous Poutine (Paris, Payot, 2016), et de Jean-François Bouthors, Comment Poutine change le monde (Paris, François Bourin, 2016).

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Discourir sur la Russie est aisé : c’est même, depuis quelques années, une mode, tant le sujet se prête à toutes les digressions, tant il pose problème à un Occident qui a quelque peu perdu l’habitude de douter de soi. Dans la multitude de commentaires qu’ont engendrés la rémanence du pouvoir de Vladimir Poutine, la crise russo-ukrainienne, et le « retour » de la puissance russe en Syrie, il faut donc saluer les analyses exigeantes, celles qui se refusent aux facilités idéologiques, et tentent de saisir l’objet d’étude russe dans sa profondeur.

Au premier rang de ces analyses remarquables : La Russie entre peurs et défis. L’ouvrage de Jean Radvanyi et Marlène Laruelle se veut une approche de fond des problèmes russes, puisant à la fois dans les éléments à évolution lente – la géographie, les relations entre les éléments constitutifs de l’État russe, la démographie, certains caractères du fonctionnement économique russe… – et dans l’étude des bouleversements politiques et économiques de ces deux dernières décennies. Résultat : un tableau détaillé et contrasté d’un pays trop souvent considéré par les analystes pressés comme un bloc, fonctionnant au sifflet poutinien.

Radvanyi et Laruelle donnent ainsi un tableau passionnant d’une Russie éclatée entre ses immenses espaces, ravagée par les inégalités géographiques et sociales, terre de brassage des populations et terreau de multiples xénophobies, gouvernée par un pouvoir qui ne peut qu’osciller entre affirmation d’autorité et compromis, équilibre entre des forces sociales, économiques et politiques largement incontrôlées.

L’approche des problèmes économiques du pays, écartelé entre le besoin de modernisation, de redéploiement, la difficile gestion de crises successives (1998, 2008, 2014…), et l’obsession de la perte de contrôle de la part du leadership politique et économique est particulièrement éclairante. Tout comme est finement menée la description de ce que l’on voit trop vite en Occident comme « l’idéologie poutinienne » : en réalité, une synthèse en plusieurs phases, faite de réponses aux défis posés par l’effondrement soviétique et par les stratégies brouillonnes des États occidentaux, bricolage d’incantations à la puissance et de conservatisme de valeurs, improvisation contradictoire, par nature instable et fort peu idéologique…

Jean-Jacques Marie a le mérite de faire partir son ouvrage La Russie sous Poutine (et non, bien sûr, la Russie de Poutine, mirage pseudo analytique) d’un retour sur les traumatismes des années 1990, et d’inscrire l’affirmation du pouvoir de Vladimir Vladimirovitch dans la continuité de ces chocs, internes et externes : effondrement socio-économique, révolutions « de couleur » dans l’étranger proche, manœuvres d’un Occident sûr de soi et de la fin de la puissance russe.

L’intérêt central de cet ouvrage est néanmoins l’analyse très détaillée des réalités sociales de la nouvelle Russie. Syndicalisme largement héritier des traditions soviétiques et incapable de traduire les intérêts des salariés du pays, misère réelle des provinces loin des mirages moscovites, corruption généralisée, criminalité d’État… Le pouvoir de Vladimir Poutine existe certes comme représentation de l’État, mais il est de fait pris dans les rets d’une société déstructurée par 20 années d’anarchie et d’inégalités, et sans doute moins fort qu’il n’y paraît face aux redoutes criminelles privées et publiques.

Quant aux partis politiques, censés porter le développement démocratique, ils sont tout simplement inexistants, réduits à d’évanescents projets électoraux, ou complètement inaudibles par la population : cas, par exemple, des « démocrates », dont la poignée survivante représente surtout l’héritage eltsinien, honni de la grande majorité des Russes. À cet égard, l’éclairage porté sur Navalnyi, incarnation pour l’Occident de la résistance anti-Poutine, d’une part par Radvanyi et Laruelle, de l’autre par Jean-Jacques Marie, retiendra l’attention. Navalnyi n’est décrit par les premiers que dans son rôle de contestataire des élections, quand Marie se réfère à des dimensions plus obscures : en particulier à son militantisme anti-caucasien et aux manifestations xénophobes auxquelles il a participé.

Autre intérêt de l’ouvrage de Jean-Jacques Marie : inscrire les crispations de la politique étrangère du régime dans leur contexte, celui des manœuvres occidentales, et en particulier américaines, de réduction, au sens propre du terme, de la puissance russe. L’auteur souligne cependant la fragilité de l’esprit national ranimé par Poutine, menacé de toutes parts par les difficultés internes – et en particulier économiques – du pays. Très informé, très détaillé, le livre de Jean-Jacques Marie dessine une Russie en désarroi – assez éloignée de l’image du pays « sûr de soi et dominateur » que voudrait donner le régime, et surtout très différente des fantasmes occidentaux sur le retour de la « menace russe ». On pourra contester quelques énoncés du diagnostic politique de Marie ; mais pas les éléments de sa riche description.

Avec Jean-François Bouthors, on se retrouve dans un autre type d’exercice, plus mainstream : une approche idéologique basée sur la détestation du personnage poutinien. Belle question pour les historiens futurs des mentalités politiques : comment a pu se construire en Occident l’image – ravageuse pour l’analyse – du diable Poutine : viril, autoritaire, tout-puissant, ayant prise efficace sur « le monde »… ? Le régime cherche certes à imposer cette image. Mais ce n’est pas la moindre faiblesse des commentateurs pressés que d’acheter cette fausse monnaie.

Moscou agirait donc ainsi parce qu’elle révère la force et parce qu’elle est forte. La thèse centrale de l’essai de Bouthors est que Poutine c’est le règne pervers de la force. Diagnostic éminemment contestable au vu des études détaillées que l’on vient de parcourir. Et que cette perversité vient du personnage Poutine lui-même (obsession du KGB, de « l’espion Poutine », etc.) et de l’héritage du goulag. Poutine = KGB = Goulag = Russie. Rien, naturellement, sur l’évolution géopolitique du monde depuis 20 ans, rien sur les politiques occidentales, rien en réalité sur les éléments sociaux, politiques, géopolitiques, qui permettraient de comprendre les contradictions et les errances de cet immense pays. L’ouvrage se contente de reproduire une vision cavalière obsédée par le personnage de Poutine, déconnectée des réalités russes. La détestation de Vladimir Vladimirovitch ne peut pas tenir lieu d’analyse, et encore moins de politique.

Les travaux de Jean Radvanyi et Marielle Laruelle, et de Jean-Jacques Marie, montrent que les chercheurs de bonne volonté peuvent discuter sur les détails de l’analyse, mais que tout doit partir de la connaissance d’une réalité très composite, que nous avons, en Occident, fait peu d’efforts pour comprendre depuis le début des années 1990. Il est temps de délaisser les réactions épidermiques. La Russie est, qu’on le veuille ou non, un personnage rationnel de la scène internationale. Il s’agit de comprendre les déterminants et les grandes lignes de cette rationalité. Et cela est d’autant plus nécessaire qu’elle est moins proche de la nôtre : la dénonciation idéologique d’une réalité qu’on ne fait pas l’effort de comprendre est mauvaise conseillère.

Dominique David

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