Le tesbih et l’iPhone : islam politique et libéralisme en Turquie

Suite au sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir avant la sortie officielle du numéro de printemps de Politique étrangère (n° 1/2017), l’article que vous avez choisi : « Le tesbih et l’iPhone : islam politique et libéralisme en Turquie », par Max-Valentin Robert.

Le tesbih et l'iPhone _ BlogPE

« L’influence de la religion sur le comportement économique constitue une thématique de recherche récurrente pour les sciences sociales. Ainsi Max Weber attribuait-il l’apparition du capitalisme à l’émergence de la pensée protestante. Plusieurs décennies plus tard, Gerhard Lenski comparait les attitudes respectives des juifs, des catholiques et des protestants américains à l’égard de l’économie et du travail. Puis, dans un double contexte de réaffirmation confessionnelle et de diffusion du libéralisme après la chute de l’URSS, un ouvrage dirigé par Richard Roberts tenta de réinterpréter les relations des diverses éthiques religieuses à l’économie de marché. En outre, Luigi Guiso, Paola Sapienza et Luigi Zingales ont montré que la religiosité alimentait une interprétation individualisante de la pauvreté, ainsi qu’un attachement au modèle libéral et une certaine hostilité à l’égard du travail des femmes.

Plus spécifiquement, il existe une abondante littérature sur le rapport de l’islam au capitalisme. Celle-ci s’est progressivement détachée des thèses weberiennes (qui percevaient la culture musulmane et l’économie de marché comme étant incompatibles), au profit d’une approche relativisant le poids du facteur religieux. De plus, Rodney Wilson a souligné l’émergence d’une nouvelle interprétation de l’islam, pleinement adaptable au capitalisme. Toutefois, la relation entre islam politique et libéralisme s’avère être moins étudiée. Or le recours à la littérature précédemment mentionnée, bien que nécessaire, ne saurait suffire à analyser le rapport qu’entretient l’islamisme à l’économie de marché (l’islam et l’islamisme correspondant à deux réalités sociales distinctes : religieuse pour l’un, politique pour l’autre). L’islamisme turc s’avère donc être un cas d’étude particulièrement pertinent : en Turquie, la permanence relative de la démocratie permet d’analyser l’évolution du discours économique des partis se revendiquant de l’islam politique.

Necmettin Erbakan et l’« ordre économique juste »

L’hostilité à l’économie de marché est une caractéristique récurrente des mouvements islamistes. Rappelons que le marxisme fut reformulé dans une optique religieuse par certains théoriciens iraniens à la veille de la révolution de 1979. De même, les Frères musulmans égyptiens défendaient initialement un socialisme islamique. Un phénomène similaire a également impacté la Turquie des années 1970 : les idéologies islamiste et
marxiste « convergeaient dans leur opposition au capitalisme et à la domination économique occidentale ».

L’affirmation de l’islamisme turc n’aurait sans doute pas été possible sans l’apparition de Necmettin Erbakan sur la scène politique. Soutenu par le Parti de la Justice (Adalet Partisi – AP) du Premier ministre Süleyman Demirel, cet ingénieur de formation fut nommé en 1966 à la direction du Département d’industrie de l’Union des Chambres et des Bourses de Turquie (Türkiye Odalar ve Borsalar Birligi – TOBB), avant de se voir attribuer un siège au conseil d’administration de cette même institution. Élu secrétaire général de la TOBB en 1967, il tenta de se faire élire à sa présidence en mai 1969. Soutenu par les petits entrepreneurs d’Anatolie, mais perçu avec méfiance par les grands industriels d’Istanbul et d’Izmir, il fut élu mais le gouvernement AP invalida son élection. Erbakan se porta ensuite candidat aux primaires organisées à Konya par la branche locale de l’AP, en prévision des élections législatives du 12 octobre 1969. Écarté par Demirel mais bénéficiant de l’appui des commerçants locaux, l’ex-secrétaire général de la TOBB se présenta en tant que candidat « indépendant », parvint à se faire élire député de Konya, et créa en janvier 1970 le Parti de l’Ordre National (Milli Nizam Partisi – MNP).

[…]

L’éthique musulmane et l’esprit du capitalisme

Comme le rappelle Dilek Yankaya : « L’affinité entre ces deux organisations [l’AKP et le MÜSIAD] se manifeste par leur ambition de représentation politique. L’AKP est le représentant des nouvelles classes moyennes culturellement conservatrices […] et économiquement libérales. Le MÜSIAD se présente aussi comme le porte-parole du “capital anatolien” […]. Ils apparaissent donc comme des organisations jumelles, défendant les intérêts des groupes sociaux pieux en voie de modernisation et sur le chemin d’une ascension sociale en phase avec la globalisation. » On relève d’ailleurs une certaine porosité entre les deux mouvements : lors des élections législatives du 1er novembre 2015, plusieurs membres de cette organisation patronale ont été élus députés (notamment à Konya, Malatya, Elazig et Gaziantep) sous les couleurs du mouvement islamo-conservateur.

La « nouvelle bourgeoisie islamique » a bénéficié d’un contexte politico-économique favorable après la victoire de Turgut Özal et de son Parti de la Mère-Patrie (Anavatan Partisi – ANAP), lequel obtint 45,1 % des suffrages exprimés aux législatives de 1983. Le passage d’un étatisme relativement protectionniste à un libéralisme tourné vers les marchés extérieurs fut au cœur des années ANAP. Özal se faisait le chantre du marché et de la dérégulation, promouvait les PME exportatrices et affichait une certaine europhilie. C’est dans ce contexte qu’émergea, à partir des années 1990, une nouvelle catégorie d’entrepreneurs conservateurs d’origine anatolienne, caractérisés par leur désir de conjuguer éthique islamique et acceptation du libre-échange. Cette bourgeoisie conservatrice affichait une certaine ouverture à l’export, et a constitué le fer de lance du développement des « tigres anatoliens ». Dilek Yankaya remarque l’existence (dans ce milieu) d’un capital social ayant deux capacités fondamentales : une « capacité de marchandisation symbolique pour créer une dynamique de collaboration », et une « capacité de rentabilisation sociale en vue de l’insertion de l’entrepreneur dans les niches économiques ». En témoigne par exemple l’affiliation au MÜSIAD : « Le marché capitaliste oblige l’entrepreneur à prendre des risques dans un environnement compétitif, parfois sans qu’il ait suffisamment de compétences techniques, de sources de financement ou d’informations sur le marché. À cela s’oppose la convivialité du [MÜSIAD] qui, en faisant bénéficier ses membres d’une ambiance non compétitive, solidaire et sincère, favorise l’échange d’expériences et le partage de l’information. » Il ne s’agit pas ici d’un calcul mais d’un qualcul : le choix du partenaire économique ne se fait pas seulement pour des raisons de stricte rentabilité, mais s’effectue aussi à travers la sélection de collaborateurs partageant des qualités communes (en l’occurrence, le respect des valeurs musulmanes).

[…]

En renforçant les prérogatives du pouvoir exécutif, le projet de réforme constitutionnelle actuellement débattu aurait pour conséquence indirecte une accentuation de l’emprise d’Erdogan sur l’AKP (ce qui rendrait difficile l’émergence de tendances dissidentes au sein du parti). L’arrestation, dans la nuit du 3 au 4 novembre 2016, de 12 députés du HDP (Halklarin Demokratik Partisi – Parti Démocratique des Peuples) peut être aussi interprétée comme une velléité de contrôle de l’offre électorale par le pouvoir islamo-conservateur – ce mouvement pro-kurde constituant le principal rival de l’AKP dans les provinces du Sud-Est. L’autoritarisme constituerait donc une ressource pour le Parti de la Justice et du Développement, face à d’éventuels risques de scissions que pourrait alimenter l’hétérogénéité de sa base électorale.

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