Monde arabe : le grand chambardement

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Denis Bauchard, ancien ambassadeur et conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage d’Yves Aubin de La Messuzière, Monde arabe : le grand chambardement (Plon, 2016, 216 pages).

Monde arabe chambardement

Le chaos du monde arabe et du Moyen-Orient interpelle. Comment en est-on arrivé là ? Qui est responsable d’une situation qui apparaît souvent hors contrôle ? Yves Aubin de La Messuzière, ancien directeur pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères, et ancien ambassadeur notamment en Tunisie, aborde différentes questions sur les printemps arabes, la tragédie syrienne, le djihadisme, le jeu de l’Arabie Saoudite, l’affrontement entre sunnites et chiites, la question palestinienne, en ne cachant pas que ce « chambardement » risque de perdurer.

Sans refaire l’histoire des printemps arabes et de leur échec, il rappelle que des signes avant-coureurs, relevés par des chercheurs comme par des diplomates, étaient apparus dans plusieurs pays, dont la Tunisie, l’Égypte et la Syrie. Certes ces révolutions, à l’exception de la Tunisie, n’ont pas réussi à déboucher sur des alternatives crédibles et ont conduit au chaos ou au retour des autocrates. Mais si elles ont échoué, une conscience de nature révolutionnaire n’en est pas moins apparue pour les jeunes générations, qui perdurera d’autant que demeurent les ingrédients expliquant leur irruption.

L’expansion du djihadisme plonge ses racines dans le salafisme, dont la forme la plus intolérante, le wahhabisme, a été propagée par l’Arabie Saoudite à travers la Ligue islamique mondiale ou l’université de Médine qui a accueilli des milliers d’étudiants en théologie ces dernières décennies. L’idéologie de l’État islamique (EI), comme celle des mouvements se réclamant d’Al-Qaïda, s’en inspire. Mais ces groupes djihadistes constituent maintenant une menace d’autant plus forte contre la stabilité du royaume des Saoud, que celui-ci connaît des fragilités structurelles, notamment une jeunesse nombreuse, sous-employée et sensible au radicalisme religieux.

L’antagonisme sunnite/chiite fait également l’objet de développements intéressants. Pour l’auteur, ce conflit est largement fabriqué. Certes, la fracture existe depuis des siècles et a été accentuée par la révolution iranienne et la volonté de l’imam Khomeini de délégitimer la famille des Saoud et d’exporter sa révolution. Cependant, ce conflit « recouvre à l’évidence davantage de considérations de rivalités de puissances que d’antagonismes doctrinaux ». En clair, Téhéran et Riyad s’affrontent par procuration sur plusieurs champs de bataille – Syrie, Liban, Yémen entre autres –, pour affirmer leur leadership sur le Moyen-Orient.

L’auteur évoque à plusieurs reprises la politique française, en termes souvent critiques, à propos de la Libye, de la Syrie ou de la question palestinienne. « Le renversement du régime de Kadhafi par une coalition occidentale à l’initiative de la France a provoqué… le même chaos qu’en Syrie. » Quant à la Syrie, l’auteur précise que « la double stigmatisation de Bachar Al-Assad et de Poutine ne saurait faire une politique ».

Yves Aubin de La Messuzière nous propose un fil d’Ariane pour décrypter le « grand chambardement », et nous permet de mieux comprendre la réalité complexe d’une zone où les intérêts de puissance des acteurs, régionaux comme extérieurs, s’affrontent à partir d’objectifs opposés. Ce constat lucide ne rend guère optimiste pour l’avenir : les turbulences ne sont pas près de s’apaiser.

Denis Bauchard

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