Le contrôle de l’information et les relations internationales

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L’article « Le contrôle de l’information et les relations internationales » a été écrit par Jean Chevalier et publié dans le numéro 1/1949 de Politique étrangère.

La crainte d’une prochaine guerre et le désordre des esprits sont, pour une grande part, attribuables à la confusion qui règne en ce moment dans le domaine de l’information internationale. Combien de nos idées sur le monde et sur les hommes ne dépendent-elles pas de la presse ? Or avons-nous jamais songé à faire une critique sérieuse de cette source de connaissance qui nous fournit la matière de presque tous nos jugements ? Nous ne croyons guère au désintéressement des journaux et des grandes agences, et nous admettons pourtant comme authentiques la plupart des informations que nous recevons, puisque nous les introduisons dans nos raisonnements. Essayons donc de réfléchir sur cette garantie de vérité que serait une liberté de l’information bien comprise, et spécialement en matière internationale. Dans une société en perpétuelle évolution, l’usage variable des libertés suscite des problèmes toujours nouveaux. L’évolution est créatrice de formes ; les formes anciennes deviennent vite inadaptées, monstrueuses, opprimantes, si elles résistent aveuglément à la poussée des événements, à la poussée de la vie. La liberté dans l’information n’échappe pas à cette loi.

Conçue d’abord comme liberté d’expression et d’opinion, elle se fonde sur l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : «La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Mais cette charte de la liberté, qui paraissait en 1789 définir avec assez de précision notre objet, se révèle aujourd’hui, après un siècle et demi d’expérience, après avoir été violée, tournée, dénaturée, comme une formule abstraite, vague et confuse, incapable de satisfaire aux difficiles exigences du moment. Le libéralisme qui l’inspire pouvait représenter un progrès lorsque cette charte fut promulguée. Il en fut un assurément, puisqu’il ne tarda pas à être contredit par le pouvoir. Mais il a produit, dans l’information, les mêmes bienfaits et les mêmes méfaits qu’en économie. Il détermina d’abord une extraordinaire expansion de la presse.

Pour ne citer qu’un chiffre, je signalerai qu’en 1805 15 journaux parisiens n’avaient que 25 000 abonnés ; le Journal des Débats, à lui seul, en comptait plus de la moitié : 13 800. De 1789 à 1800, le nombre des journaux français passe de 350 à 1 350 ; il atteint 6 831 en 1928. Après avoir déclenché cet essor, le libéralisme a révélé sa vraie nature. On est allé jusqu’à l’accuser d’avoir fomenté des guerres. La presse a même été jugée capable de faire pire, par esprit de lucre, à savoir de corrompre les mœurs et d’abêtir les peuples. Mais là n’est pas notre propos. Les accusations de provoquer des guerres ou de pervertir les mœurs ne sont d’ailleurs pas exemptes d’une certaine ambiguïté. C’est dans la mesure où la liberté s’est montrée faible devant l’argent ou devant le pouvoir qu’elle a pu prêter ses apparences aux entreprises intéressées de l’État et du capital. Or, pour garantir son indépendance par sa propre puissance, la liberté dans l’information doit réunir tant de conditions qu’il est difficile d’imaginer sans naïveté qu’elle puisse échapper au contrôle des pouvoirs officiels ou occultes. Et voilà bien la contradiction dans laquelle nous nous débattons : d’une part, un droit à l’information qui présuppose de multiples libertés, et, d’autre part, une incapacité d’exercer ces libertés, faute de moyens financiers, et, par conséquent, d’obtenir son dû. C’est un peu le cas d’un homme qui serait lésé dans un de ses intérêts, mais incapable d’intenter un procès, parce qu’il ne peut verser une provision entre les mains «d’un avoué ou d’un avocat. Ce n’est d’ailleurs là qu’un exemple des multiples contradictions de notre société. Dans le domaine de l’information, y a-t-il une issue pratique ? Quelles sont les diverses tentatives par lesquelles on a cherché à garantir l’exercice du droit de savoir, du « droit au fait », comme l’a nommé M. Bret ?

Définissons tout d’abord ce que nous entendons par le droit au fait et par la liberté dans l’information. Quelles en sont les conditions a priori ?

Le droit à l’information, qui est revendiqué par l’adulte, fait suite, on l’a dit, au droit à l’instruction que toute société civilisée reconnaît à l’enfant. En outre, il conditionne l’exercice éclairé des devoirs du citoyen électeur. Cette exigence, conforme à la nature de l’homme, devient donc, par surcroît, une nécessité dans une démocratie. Ce droit à l’information est illimité en lui-même en ce qu’il n’y a pas de frontières théoriques pour la curiosité de l’esprit, en ce que le citoyen a une part de responsabilité dans toute la politique de la cité et, enfin, en ce qu’il a une responsabilité totale dans la conduite de sa propre vie. Lui dissimuler des éléments de jugement serait restreindre injustement les raisons, et, par suite, la liberté de ses propres déterminations. Les limites à l’information ne peuvent donc être fixées que par les intérêts supérieurs d’une légitime défense individuelle ou collective ; mais, en fait, elles le sont par les moyens trop chichement mesurés des recherches et de la transmission des nouvelles.

Ne confondons pas cette information, qui est un droit à plusieurs titres, avec les opinions qu’en prétendent se former les journalistes, ni avec les interprétations qu’en donnent les milieux intéressés, ni avec les commentaires qui, la plupart du temps, étouffent le récit des événements, les colorent à leur façon ou les défigurent en nous en imposant une vision qui est particulière, ou trop particulière à son auteur. Le droit au fait suppose, de la part de celui qui veut le servir, une opération critique sur les trois principaux facteurs d’erreur contre lesquels Descartes mettait en garde tout homme en quête de vérité, à savoir : les passions, les préventions et les préjugés ; et prenons soin d’inclure dans les passions l’esprit de lucre et l’esprit de parti.

Aux journaux d’enrober à leur mode les nouvelles qu’ils reçoivent et qu’ils transmettent, sans avoir toujours les moyens ou même le souci de les contrôler. On sait une fois pour toutes qu’ils sont trop nombreux à se conduire en simples exploiteurs de la curiosité publique. Mais il doit exister des agences qui se mettent exclusivement au service du fait et du droit de savoir. Or la confusion entre la nouvelle et le commentaire est un des maux dont souffre le plus la presse dans ses informations internationales. Ce mal n’est d’ailleurs qu’une transposition d’un mal endémique et trop humain, à savoir la confusion de la simple observation et de l’interprétation, deux actes presque aussi difficiles à dissocier parfaitement que la sensations de la perception. Au lieu de se complaire dans cette confusion si propice à une présentation tendancieuse des faits, ou encore, de n’en avoir aucune conscience, comme c’est parfois le cas, il faudrait se montrer très vigilant, tendre constamment à détacher le fait brut de l’opinion qu’on s’en fait et de son utilisation commerciale ou politique. C’est la première condition de travail pour une agence qui voudrait, sans duperie ni mystification, satisfaire au droit commun de l’information. Ce serait déjà un progrès énorme et la meilleure façon pour elle d’honorer ses clients, qu’une agence se distinguât par une recherche rapide et complète, et par un énoncé exact et dépouillé du fait brut, laissant à chacun le privilège de l’apprécier selon son optique particulière.

Or c’est à un tel service que nous avons droit. Nous avons besoin d’informations indiscutables ; nous recevons, hélas ! des mots d’ordre, des explications et des opinions qui nous cachent d’autres réalités. En somme, nous avons droit, autant qu’il est possible de l’obtenir, à une information pure de toute expression personnelle de pensée, « ce qui a été, ce qui est, rien de plus », le fait»sans phrase ni parure.

Outre un esprit critique singulièrement éveillé, qui peut être le fruit d’une bonne formation professionnelle, cette présentation du fait pur exige une véritable maîtrise du langage. La propriété des termes et la propreté de l’information vont de pair. Il faudrait donc des hommes de métier, d’une solide culture et d’une grande exigence scientifique et littéraire. […]

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