Violence et religion en Afrique

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°3/2018). Luc-Yaovi Kouassi propose une analyse de l’ouvrage de Jean-François Bayart, Violence et religion en Afrique (Karthala, 2018, 170 pages).

Dans ses deux derniers ouvrages, Jean-François Bayart met en cause ce qui est en passe de devenir un poncif : les crises les plus violentes en Afrique proviendraient du religieux. Il est vrai que la contestation sociale adopte volontiers une formulation religieuse, et qu’il y a, depuis les années 1980, une recrudescence des fondamentalismes pentecôtistes et salafistes sur le continent. Il serait cependant très réducteur d’appréhender Boko Haram principalement à l’aune du Coran.

Avec une réflexion théorique assumée, Violence et religion en Afrique constitue une boîte à outils d’analyse des rapports complexes qu’entretient la violence avec la religion. Le propos s’appuie sur certains des plus solides travaux empiriques africanistes de ces dernières années. On y trouve ainsi des références à l’œuvre de Marie Miran-Guyon sur la dimension mystique des conflits en Côte d’Ivoire, ou de Louisa Lombard sur la guerre civile centrafricaine.

L’ouvrage met en garde contre toute une série d’écueils qui guette celui qui s’intéresse au phénomène religieux. Il faut tout d’abord penser le fait religieux – phénomène culturel – « sans être culturaliste ». Celui-ci est en effet hétérogène, bien souvent polysémique politiquement et dépendant des situations historiques où il s’inscrit, et porté par des hommes et des femmes en perpétuel mouvement dans un espace social propre. Parallèlement, il convient de prendre acte des « logiques intrinsèques de la foi », en reconnaissant un espace de transcendance et de spiritualité « pur », qu’il serait vain de réduire à des intérêts matériels. L’auteur prévient également la tentation d’associer la religion à la tradition. La religion forme un creuset de transformation sociale et de « réinvention de la tradition ».

En somme, le fait religieux ne peut se comprendre que « comme une manifestation parmi d’autres de l’historicité des sociétés africaines », indissociable du triple phénomène de diffusion de l’État-nation, d’extension du marché et de cristallisation des identités ethniques qu’a connu le continent.

À partir de l’analyse de Boko Haram, parangon s’il en est d’un mouvement religieux violent, Bayart illustre ce que peut apporter sa perspective. Il démontre avec justesse la relation contingente entre violence et religion, en même temps que sa dimension avant tout politique. Boko Haram se révèle l’expression islamique d’un phénomène sociopolitique singulier : celui d’un mouvement terroriste qui procède entre autres d’une lutte des classes propre aux États du nord du Nigeria (sarakuna vs. talakawa), et d’une marginalité vis-à-vis des centres de pouvoir et de richesse. L’usage de la violence et le recours à un vocabulaire religieux deviennent alors des instruments de conquête matérielle, mais aussi d’une dignité longtemps déniée. Loin d’être le produit d’un islam désincarné, Boko Haram s’inscrit dans un certain « terroir historique », lui-même ancré dans la mondialisation, dont témoignent ses échanges avec les centres théologiques d’Arabie. On suit ainsi avec intérêt cet exemple, bien qu’il puisse se révéler très dense pour les lecteurs non arabisants ou totalement étrangers au cas nord-nigérian.

Court et direct, Violence et religion en Afrique constitue une réflexion incontournable pour quiconque s’intéresse au fait religieux. Bien qu’essentiellement axé sur l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, l’ouvrage s’avérera sans doute fécond pour les spécialistes d’autres terrains, du fait des enjeux qu’il soulève.

Luc-Yaovi Kouassi

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