Des ponts entre les hommes

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°3/2018). Amaël Cattaruzza propose une analyse de l’ouvrage d’Alexandra Novosseloff, Des ponts entre les hommes (CNRS Éditions, 2017, 312 pages).

« Si le mur unit rarement, le pont semble plus complexe, ambivalent, multiple. » De fait, nombreuses sont les situations géopolitiques où les ponts, loin de réunir, deviennent des lieux de filtrage, de contrôle des flux, d’exclusion et de division.

C’est autour de ce paradoxe que se construit cette étude, basée sur « neuf cas de ponts dans des zones de post-conflit ou de crise et franchissant des “frontières” ; certaines […] reconnues légalement, d’autres [étant] des limites administratives ou des lignes de cessez-le-feu qui aspirent à devenir des frontières ». Cette focale sur la figure du pont est l’occasion d’un voyage géopolitique à travers le monde.

Il commence dans les Balkans d’après-guerre, de Mostar à Mitrovica, où les ponts sont devenus malgré eux symboles de la séparation intercommunautaire. S’ensuivent des
« zooms » sur le fleuve Évros entre la Grèce et la Turquie, associé depuis plus d’une décennie à l’idée d’une Europe forteresse, sur le Jourdain, entre Jordanie et territoire palestiniens, sur le Dniestr entre Moldavie et Transnistrie, sur la rivière Ingouri entre Géorgie et Abkhazie, sur l’Amou-Daria entre Tadjikistan et Afghanistan, sur les ponts entre la Chine et la Corée du Nord, sur le Rio Grande entre États-Unis et Mexique, et enfin sur les ponts du fleuve Mano, entre Sierra Leone, Liberia et Côte d’Ivoire.

Plus qu’une simple étude thématique, ce livre est une invitation au départ, à mi-chemin entre écriture scientifique et récit de voyage. Chaque pont, rivière ou fleuve évoqué devient prétexte à un regard plus large sur l’histoire de sa région et son environnement géopolitique contemporain. Pour quelques chapitres, l’auteur a fait appel à des spécialistes régionaux, Renaud Dorlhiac (chapitre Balkans) et Katarina Mansson (chapitres Grèce/Turquie et Abkhazie). L’ensemble est magnifiquement illustré par les photographies de l’auteur. Ainsi la géopolitique régionale, sa géographie, son histoire, ses paysages prennent-ils vie à travers les images, les cartes et les textes, qui fourmillent d’informations et de témoignages sur la vie quotidienne des populations dans ces espaces de post-conflit marqués par les tensions et les antagonismes.

L’ambivalence des ponts, qui unissent autant qu’ils séparent, est en permanence interrogée dans cet ouvrage. Peut-être même, et ce sera la seule réserve à formuler, cette ambiguïté est-elle accentuée par les choix de l’auteur. De fait, les ponts étudiés sont toujours choisis dans une situation frontalière, dans des espaces marqués par des processus de rivalités géopolitiques, voire de réconciliation d’après-guerre. Ce travail apparaît comme une réflexion autour de ces contextes de post-conflit, de leurs répercussions politiques, sociales ou de leurs impacts sur le vécu des populations locales, plus que comme une véritable étude approfondie de la dimension géopolitique des ponts dans le monde. Plusieurs aspects auraient pu être traités et sont finalement absents, comme certaines prouesses techniques pour relier des îles ou désenclaver des régions. Néanmoins, l’angle d’analyse est expliqué et assumé par l’auteur dès l’introduction.

Des ponts entre les hommes est un bel et riche ouvrage, qui complète parfaitement les travaux antérieurs d’Alexandra Novosseloff sur les murs-frontières. Il fera le bonheur des amateurs de géopolitique, voyageurs et explorateurs dans l’âme.

Amaël Cattaruzza

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