« L’impact économique et financier du Brexit » : 3 questions à Emmanuel Mourlon-Druol

Auteur de l’article « L’impact économique et financier du Brexit » paru dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (4/2018), Emmanuel Mourlon-Druol, docteur de l’Institut universitaire européen de Florence et senior lecturer à l’université de Glasgow, répond à 3 questions en exclusivité pour politique-etrangere.com.

Votre article « L’impact économique et financier du Brexit » est paru en décembre 2018. Le Parlement britannique a rejeté l’accord négocié par Theresa May le 15 janvier dernier. Cela clarifie-t-il les options qui sont sur la table, et l’impact final du Brexit ?

Pas vraiment. Cela exclut certes très probablement l’accord que Theresa May avait conclu avec l’UE, à moins qu’il soit amendé et soumis à un nouveau vote. Mais la situation de base demeure : sortie sans accord, qui est la position de défaut, ou bien sortie avec un accord (et dans ce cas, lequel ?). Les effets économiques seront néfastes, la sortie sans accord étant considérablement plus dommageable que la sortie avec accord. Avec le rejet de l’accord de Theresa May par le Parlement britannique, la probabilité d’un « no deal » a toutefois nettement augmenté, notamment parce que la situation politique intérieure britannique est dans l’impasse.

Dans ces circonstances, un nouveau référendum n’offrirait-il pas une sortie de crise ?

L’idée d’un nouveau référendum est théoriquement séduisante. Mais la réalité de la situation rend sa perspective très compliquée, en termes d’organisation, de question posée, et de conséquences du résultat. D’abord, organiser un nouveau référendum prend du temps : plusieurs experts ont expliqué qu’il n’y avait plus le temps nécessaire pour le faire d’ici au 29 mars. Il faudrait donc que le gouvernement britannique demande une prolongation du délai de l’article 50. Ensuite quels choix seraient inscrits sur le bulletin de vote ? Les deux mêmes qu’en 2016 ? Ou bien ne faudrait-il pas y ajouter l’accord négocié par Theresa May mais rejeté par le Parlement ? Et ne faudrait-il pas également mentionner la possibilité du « no deal » ? Beaucoup de questions difficiles à trancher. Enfin, un référendum pour quel résultat ? Si le résultat confirme celui de 2016, la situation est clarifiée. Mais si le vote est différent, la suite des événements dépendra en grande partie du score. Par exemple, que se passerait-il si le remain l’emportait, comme le leave en 2016, avec seulement 52 % des voix ? Les tenants du leave demanderaient-ils un troisième vote ? Posons la question différemment : de quelle marge le remain aurait-il besoin pour définitivement clore le débat ? Et s’il y a plus de deux options sur le bulletin de vote, quelle légitimité aurait une décision qui serait soutenue par un nombre nécessairement peu élevé de votants ? En somme, le second référendum représente bien une option théoriquement attirante, mais très compliquée en pratique.

Vous disiez que le « no deal » est la position de défaut, mais pourtant une grande partie de la classe politique britannique y est opposée. Comment expliquer que ce résultat ne puisse pas être écarté d’office ?

Tout simplement parce que la classe politique britannique est incapable de se mettre d’accord sur une option positive, constructive, qui permettrait un accord. Le paradoxe réside dans le fait qu’une majorité de députés est opposée au « no deal », mais que cette majorité est, pour l’instant, incapable de se mettre d’accord sur un plan pour l’éviter. Si le « no deal » est effectivement l’option la plus redoutée par une grande partie de la classe politique britannique, d’autres intérêts entrent en jeu. Par exemple, Jeremy Corbyn semble d’abord et avant tout intéressé par la tenue de nouvelles élections législatives. Theresa May veut quant à elle que le Brexit ait lieu, sans report. Ce sont des paramètres de pure politique intérieure britannique qui conditionnent les discussions, et ce depuis la décision de David Cameron d’organiser un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, voire même avant. Le « no deal » est bel et bien la position de défaut, dont la probabilité a encore augmenté depuis le 15 janvier : pour espérer l’éviter, il faudra que la situation politique intérieure britannique évolue de façon majeure d’ici au 29 mars.

Interview d’Emmanuel Mourlon-Druol, réalisée le 24 janvier 2019.

 

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