Les économies du Golfe et la transition énergétique

La rédaction a le plaisir de vous offrir à lire ce second article « Les économies du Golfe et la transition énergétique », écrit par Hugo Le Picard. Il figure au sommaire de notre nouveau numéro de Politique étrangère (n°1/2020), « Le Golfe : nouveau centre du Moyen-Orient ? ».

L’enjeu énergétique et climatique au Moyen-Orient est un concentré de superlatifs. La région abrite les principales réserves mondiales de pétrole et de gaz. Elle produit le tiers du pétrole consommé dans le monde, mais doit faire face à une concurrence accrue, des producteurs nord-américains notamment. La région compte des États comme l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) ou encore le Qatar, qui font partie des plus importants émetteurs de CO2 par habitant au monde. Leur consommation d’énergie ne cesse de croître, favorisée par des subventions aux énergies fossiles qui sont parmi les plus élevées du monde. La consommation d’eau par habitant y bat des records et sa principale source, le dessalement, est particulièrement énergivore. La croissance économique et démographique s’y traduit par des besoins nationaux en électricité croissants. La région est aussi directement exposée au réchauffement climatique, soumise à un stress hydrique de plus en plus important. Face à cela l’ensoleillement forme un potentiel immense de production d’électricité solaire mais les mix électriques restent encore aujourd’hui largement dominés par les énergies fossiles.

Alors que l’urgence climatique se renforce chaque jour, que la gouvernance du climat appelle à une hausse des contributions climatiques nationales pour la COP26 de la fin 2020, comment les États rentiers producteurs de pétrole du Moyen-Orient envisagent-ils la diversification de leurs économies et de leurs systèmes énergétiques ? L’Arabie Saoudite et les EAU, par ailleurs exposés à de fortes tensions géopolitiques, ont-ils des ambitions réalistes ? Et mettent-ils en place des politiques crédibles pour faire face à ce qui pourrait être le début d’une ère post-pétrolière ?

Des économies centrées sur l’industrie pétrolière

Le Moyen-Orient possède les plus importantes réserves prouvées[1] de pétrole, estimées en 2018 à plus de 836 milliards de barils de pétrole (Gbbl), soit presque la moitié des réserves mondiales. Celles-ci sont principalement concentrées en Arabie Saoudite (297,7 Gbbl), en Iran (155,6 Gbbl), en Irak (147,2 Gbbl), au Koweït (101,5 Gbbl), aux EAU (97,8 Gbbl) et au Qatar (25,2 Gbbl). La région représente plus du tiers de la production mondiale de liquides d’hydrocarbures, soit environ 31 millions de barils par jour (mb/j), produits en majeure partie par l’Arabie Saoudite, qui avait en 2018 une production journalière moyenne d’environ 12,3 mb/j, suivie par l’Iran (4,7 mb/j), l’Irak (4,6 mb/j), et les EAU (3,9 mb/j)[2].

La baisse des prix du pétrole, qui ont entamé une chute fin 2014 avant de se ressaisir partiellement courant 2016, a dévoilé la fragilité et la vulnérabilité du modèle économique d’État rentier des monarchies du Golfe. Les EAU et l’Arabie Saoudite ont vu les revenus de leurs exportations et leurs recettes publiques diminuer. La subvention de leur consommation interne d’énergie a, de plus, contribué à creuser les déficits publics.

L’Arabie Saoudite est la première économie de la région, avec un produit intérieur brut (PIB) estimé à environ 779 milliards de dollars en 2019. L’économie saoudienne est très dépendante des hydrocarbures : le pétrole représentait presque 67,9 % du revenu de l’État en 2019. Pendant la période de déclin des prix du pétrole, après juin 2014, les revenus du gouvernement saoudien sont passés de 307,6 milliards de dollars en 2013 à moins de 138,7 milliards de dollars en 2016[3]. Pour faire face à cette baisse, les dépenses publiques non militaires ont été réduites. Dans un contexte régional tendu, suite au déclenchement de la guerre au Yémen, les dépenses militaires saoudiennes ont en revanche augmenté[4]. La croissance économique saoudienne a chuté, est passée de 4,1 % en 2015, à 0,2 % en 2019, et a connu une année de récession en 2017. Le déficit public a augmenté, atteignant 6,5 % du PIB en 2019, après un record de 17,2 % en 2016. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit quant à lui que la croissance saoudienne augmentera dans les prochaines années, tout en demeurant faible : légèrement supérieure à 2 %[5].

Équilibre budgétaire de l’Arabie Saoudite en dollars par baril

Source : MCD Regional Economic Outlook (MCDREO), FMI, mai 2019; EIA Data, avril 2019.

Les EAU représentent la deuxième économie de la région, avec un PIB de 405 milliards de dollars en 2019. La dépendance vis-à-vis des revenus pétroliers y est moins forte grâce à une économie plus diversifiée. Les revenus gouvernementaux liés au pétrole étaient estimés à 79 milliards de dollars en 2019, et devraient progressivement diminuer pour atteindre 77 milliards de dollars en 2023. L’État est parvenu à enclencher une croissance du secteur non pétrolier, et à augmenter ses recettes fiscales. La croissance du secteur non-pétrolier (3,9 % en 2019) est plus élevée que la croissance du secteur pétrolier (3,1 % la même année), et cette tendance devrait se confirmer.

Contrairement à l’exemple de l’Arabie Saoudite, le déficit fiscal des EAU reste modéré : il s’établissait à 3,4 % du PIB en 2015, et s’est réduit progressivement pour atteindre 1,6 % en 2018. Le FMI projette que l’équilibre fiscal sera atteint en 2019, avec un excédent budgétaire équivalant à 1,8 % du PIB, grâce notamment à l’augmentation des revenus non liés à l’énergie, ainsi qu’à la mise en place progressive de réformes conduisant à la baisse des subventions sur l’eau et l’énergie. L’excédent budgétaire devrait rester stable dans les prochaines années et atteindre 1 % du PIB en 2024[6].

Les pays producteurs membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ont mis du temps à réagir à la baisse des prix du pétrole. Suite aux premiers surplus sur le marché du pétrole, en 2014, qui laissaient prévoir une baisse des cours du brut, le Royaume saoudien a d’abord soutenu le maintien à niveau constant de la production. Le but affiché était de garder les prix du brut assez bas suffisamment longtemps pour que les producteurs historiques conservent leurs parts de marché et en excluent les producteurs les moins compétitifs, en particulier les producteurs de pétrole non conventionnels nord-américains. Mais face à la résilience de ces derniers et à l’aggravation de la situation économique et budgétaire, l’Arabie Saoudite s’est finalement résolue à une stratégie de coupes de production, pour stabiliser les prix du brut à des niveaux plus élevés. De manière inédite, une alliance élargie notamment à la Russie fut conclue, dite « OPEP+ ». Avec la remontée des prix qui a suivi, l’état des finances des économies du Golfe s’est amélioré. Mais la concurrence avec les pays non-OPEP, qui n’ont de cesse d’accroître leur production, reste vive[7].


[1]. Les réserves prouvées correspondent à la quantité de ressources estimées qui ont une probabilité de plus de 0.9 d’être extraites de façon économiquement rentable.

[2]. « Statistical Review of World Energy », BP, 2019, voir sur : <www.bp.com>.

[3]. « Saudi Arabia: 2019 Article IV Consultation – press release and staff report », FMI, septembre 2019, chiffres consultables sur : <www.imf.org>.

[4]. Entre 1990 et 2015, elles ont été multipliées par 5 pour atteindre 87,1 milliards de dollars en 2015, les deuxièmes les plus élevées au monde après les États-Unis. En 2018 elles représentaient plus d’un quart du budget de l’État, soit 67,5 milliards de dollars.

[5]. « Saudi Arabia: 2019 Article IV Consultation », op.cit.

[6]. « IMF Staff Completes 2019 Article IV Mission to the United Arab Emirates », FMI, 6 novembre 2019, disponible sur : <www.imf.org>.

[7]. M.-A. Eyl-Mazzega (dir.), « Navigating the Storm: OPEC+ Producers Facing Lower Oil Prices », Études de l’Ifri, Ifri, juin 2018, disponible sur : <www.ifri.org>.

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