Déni français. Notre histoire secrète des liaisons franco-arabes

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020). Anne-Clémentine Larroque propose une analyse de l’ouvrage de Pierre VermerenLe Déni français. Notre histoire secrète des liaisons franco-arabes (Albin Michel, 2019, 288 pages).

Le Déni français est paru fin 2019, quelques mois après la sortie d’un petit essai du même auteur La France qui déclasse. Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle (Tallandier). Ainsi Pierre Vermeren, historien et arabisant érudit, ouvre-t‑il son champ de spécialiste du monde arabe – maghrébin en particulier – à des considérations plus nationales.

Le Déni français présente un état des lieux très critique de tout ce que les élites françaises n’ont pas voulu voir depuis la mise en place de la politique arabe coloniale jusqu’à… ce qu’il en reste aujourd’hui. L’expansion de l’islamisme et la toxicité des investissements des pays du Golfe en France ne sont pas passées sous silence.

Le sous-titre – qui n’apparaît pas en couverture – Notre histoire secrète des liaisons franco-arabes, induit une contribution assumée à l’observation des transformations des relations entre la France et le monde arabe. L’auteur traite de nombreux pays, même si sa réflexion s’appuie sur un socle de connaissances plus développé sur le Maghreb, à l’exception de la Tunisie, peu suivie.

Pierre Vermeren tient à mettre en lien les territoires et les systèmes de pensée tissés entre la France et ses anciennes colonies. Il explique avec beaucoup de clarté comment la nécessité d’échapper au rôle du colonisateur a produit une forme d’aveuglement des dirigeants français sur les ressorts actuels des crises du monde arabe, et de la crise politique et identitaire de notre pays. Son constat sans concession éclaire trois formes de déni qui constituent autant de parties de l’ouvrage.

D’abord, « L’idéologie du déni » : l’historien insiste sur la responsabilité de la gauche, de l’Église catholique, des chercheurs et des « médias irresponsables » de ne pas avoir su lire les mutations régionales du monde arabe avec plus de nuances et de réalisme. Ces derniers auraient pu alerter les responsables politiques dont les actions ou inactions sont visées, plus loin, dans « La mécanique du déni ». L’auteur y pointe la politique néoconservatrice de l’exécutif français et de ses conseillers sur le dossier syrien, induisant une relative passivité du Quai d’Orsay et des armées. Au niveau de la politique intérieure, il montre la fébrilité et l’inculture religieuse de politiques négociant avec les Frères musulmans en échange de votes communautaires. Enfin, la troisième partie, « Le déni extérieur et intérieur » dépeint l’intrication des idéologies émanant du monde arabe et de leurs relais dans l’Hexagone, au fil d’une analyse intéressante sur la mécanique ambiguë des acteurs de l’islam de France. L’auteur relie une mauvaise compréhension de l’islam (notamment algérien) au jaillissement de l’islamisme radical. Les lacunes des élites françaises dans leur appréhension de la place de l’islam dans les systèmes de valeurs des sociétés arabes, expliquent en partie, selon lui, les attaques de Mohammed Merah, les attentats de 2015, et les suivants. Pierre Vermeren ne mentionne d’ailleurs pas les attentats du Groupe islamique armé (GIA) de 1995-1996, qui font pourtant partie des conséquences du déni de réalité de la puissance du djihad armé dans le monde arabe, et en France.

Ce livre s’inscrit dans la continuité des travaux de Pierre Vermeren, avec un ton plus critique encore à l’égard de certaines compromissions françaises, ce qui pourrait expliquer son trop modeste écho dans les médias.

Anne-Clémentine Larroque

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