La géographie, reine des batailles

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Philippe Boulanger
, La Géographie, reine des batailles (Ministère des Armées/Perrin, 2020, 368 pages).

« Le terrain commande » : l’expression bien connue des soldats met parfaitement en lumière le rôle clé de la topographie dans la manœuvre. Pour autant, l’apport de l’essai de Philippe Boulanger, professeur de géographie à la Sorbonne, dépasse la question du terrain. Comme le rappelle l’auteur, « nulle opération ne peut être envisagée sans compréhension du milieu physique et de la population au préalable ».

En sept chapitres, Philippe Boulanger étudie toutes les dimensions qui font de la géographie « la reine des batailles ». Il décrit d’abord l’essor de la géographie militaire à partir du XVIIe siècle dans la foulée de la naissance de la topographie, l’invention de méthodes d’analyse du facteur géographique physique et humain à des fins stratégiques et tactiques au XIXe siècle, ou encore le rôle et la place de la géographie militaire pendant les deux conflits mondiaux. Le deuxième chapitre montre comment cette science est devenue un « savoir stratégique » à haute valeur ajoutée, à travers le rôle croissant qu’elle tient dans la gestion de crise et sa place renouvelée dans des engagements de plus en plus divers, tout en expliquant la restructuration des services dédiés. Philippe Boulanger met ensuite parfaitement en lumière le fait que la pensée géographique militaire dépasse le cadre du terrain. Il revient pour cela sur les concepts de géotactique, géopérationnalité et géostratégie, soit les trois échelles du raisonnement géographique militaire.

Le quatrième chapitre détaille les liens entre milieu naturel et géographie militaire, l’approche la plus anciennement prise en compte. La connaissance de nombreux milieux – au centre desquels se trouve le désert – est de plus en plus nécessaire pour des militaires engagés sur des théâtres d’opérations variés. Toutefois, l’environnement n’est pas seulement physique, il est aussi humain, et c’est l’objet du chapitre qui suit. La nécessité de « penser l’autre » apparaît véritablement à la fin du XIXe siècle et revient sur le devant de la scène au début des années 2000, notamment pour « gagner la guerre des perceptions ». L’avant-dernier chapitre traite de façon très complète du geospatial intelligence (geoint), l’auteur en étant le grand spécialiste français. Cette « fusion de données géolocalisées et géoréférencées » a pour objectif de « réunir sur un même support visuel la représentation cartographique, l’imagerie spatiale, un ensemble d’informations géolocalisées issues de toutes les autres formes de renseignement et une analyse géopolitique ». Philippe Boulanger analyse son apparition aux États-Unis dans les années 1990, son développement en France et dans plusieurs autres pays, son utilisation opérationnelle, ou encore, les défis qui attendent cette nouvelle science d’information géospatiale. Enfin, le dernier chapitre décrit les enjeux et défis de la « révolution géographique numérique », à l’œuvre depuis les années 1990, qui engendre une véritable rupture dans la façon de penser et d’exploiter la géographie militaire.

Cet essai brillant et érudit offre une perspective inédite sur la géographie militaire, ses liens avec les opérations, ses dimensions historiques, ou encore les nombreux enjeux auxquelles elle fait face. Après sa lecture, il n’est plus possible d’en douter : les cartes sont une arme.

Rémy Hémez

>> S’abonner à Politique étrangère <<

Ce contenu a été publié dans Revue des livres, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.