Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Éric Mechoulan propose une analyse de l’ouvrage de Hugues Moussy, Géopolitique de l’éducation. Un vecteur de puissance au cœur des enjeux internationaux (Le Cavalier Bleu, 2026, 176 pages).

Que l’éducation soit un enjeu politique ou économique, nul ne le conteste. Qu’elle constitue un objet géopolitique à part entière, voilà ce que soutient Hugues Moussy dans un essai stimulant. En proposant de penser les systèmes éducatifs à l’aune des rivalités internationales, l’auteur ouvre un champ analytique inédit – du moins en langue française, l’expression « géopolitique de l’éducation » n’y ayant jamais été employée comme telle.

La thèse centrale est limpide : dans un monde où la compétition technologique, scientifique et culturelle participe de la structuration des rapports de puissance, nul État ne peut s’imposer sans disposer d’un système éducatif performant, influencer celui des autres et, si possible, affaiblir celui des adversaires. L’éducation cesse d’être un simple bien public national pour devenir une ressource stratégique, inégalement répartie à l’échelle du globe, au même titre que les ressources naturelles ou économiques. Les universités dominantes, les capacités de recherche, les meilleures performances scolaires se concentrent dans un nombre restreint de pays, creusant un fossé qui redouble les fractures géopolitiques existantes.

L’ouvrage s’articule en trois temps. La première partie cartographie les inégalités éducatives mondiales et décrit le « grand jeu universitaire », c’est-à-dire la compétition internationale pour attirer étudiants, chercheurs et talents. La deuxième explore les usages stratégiques de l’éducation : comme vecteur de puissance économique et technologique (hard power) et instrument d’influence culturelle et diplomatique (soft power), elle est désormais intégrée aux stratégies de compétitivité des États. La troisième partie, la plus originale, réintroduit la conflictualité au cœur d’un domaine trop souvent présenté sous un angle technocratique. L’auteur y analyse les violences symboliques qui traversent les systèmes éducatifs, les attaques contre l’école en Afghanistan, au Nigeria principalement, et les résistances locales que suscite la diffusion mondiale du modèle scolaire moderne.

Particulièrement féconde est la lecture que Moussy propose des classements internationaux (PISA, Shanghai, etc.) comme instruments de gouvernance mondiale par les nombres. Loin d’être neutres, ces outils produisent des hiérarchies, orientent les politiques publiques et uniformisent les représentations de ce que devrait être une éducation « performante ». Ils participent ainsi d’une forme de soft power discret mais puissant.

L’ouvrage n’esquive pas ses propres limites. L’auteur reconnaît le caractère exploratoire de son entreprise : certaines régions et certains thèmes restent sous-traités, les acteurs privés du numérique éducatif demeurent à la marge  et les transformations induites par  l’Intelligence artificielle appelleraient aujourd’hui un développement spécifique.

Ces réserves n’entament pas l’intérêt de la démarche. En restituant à l’éducation sa pleine dimension politique, comme instrument stratégique et régisseur des inégalités, Hugues Moussy offre aux chercheurs en relations internationales et aux praticiens des politiques éducatives un cadre de lecture original et salutaire, tout en attirant l’attention d’un plus grand public sur une réalité du monde trop longtemps laissée dans l’ombre.

Éric Mechoulan

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