Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage de Joel S. Wit, Fallout: The Inside Story of America’s Failure to Disarm North Korea (Yale University Press, 2025, 560 pages).

La Corée du Nord dispose de l’arme nucléaire. Comment expliquer cet échec majeur des négociations de contrôle des armements ? Joel S. Wit apporte des éléments de réponse solides avec une analyse minutieuse de quatre décennies de discussions, de sommets et de sanctions entre les États-Unis et la Corée du Nord. Il est l’un des praticiens reconnus de la diplomatie nucléaire avec Pyongyang : il a participé à la négociation de l’Agreed Framework de 1994 et à sa mise en œuvre, avant de devenir analyste au Stimson Center et cofondateur de 38 North. Cette double identité, d’acteur puis observateur, structure l’ouvrage : un récit d’initié adossé à un matériau d’enquête massif (entretiens, archives, mémoires d’acteurs, etc.) que reflètent les 144 pages de notes.

Divisé en vingt chapitres, le livre suit une trame chronologique, administration américaine après administration, avec une attention constante aux « mécanismes » de la décision à Washington et à la manière dont Pyongyang exploite les fenêtres politiques. Le propos relie remarquablement les crises (1993-1994, années 2000, cycles 2010, moment Trump) à des arbitrages concrets : calendrier électoral, lignes rouges fluctuantes, etc.

La thèse de Wit est sans ambiguïté : l’échec américain ne doit pas être d’abord imputé à un « mystère nord-coréen » mais à une combinaison de mésinterprétations, de mythes politiques et de choix bureaucratiques qui, sur la durée, ont laissé à Pyongyang le temps et l’espace nécessaires pour devenir une puissance nucléaire. L’un des apports les plus convaincants du livre est d’éclairer les erreurs de calcul et malentendus, en soulignant notamment l’impact des alternances sur la stratégie américaine. L’auteur élargit d’ailleurs le constat à une critique plus générale de la culture stratégique américaine : « L’incapacité à comprendre ces pays et ce qui façonne leur comportement a conduit à une série d’échecs de la politique étrangère des États-Unis, dans des endroits comme le Vietnam, l’Irak et l’Afghanistan. La Corée du Nord, du fait de la menace nucléaire qu’elle pose, pourrait être le plus dangereux exemple de ces échecs. » Alors que Kim Jong-un est engagé dans l’accroissement massif de son arsenal nucléaire – qui pourrait atteindre 300 têtes d’ici à 2028 –, l’auteur conclut en prenant soin de cartographier des « voies praticables » vers la paix, tout en rappelant combien les opportunités étaient plus ouvertes dans les années 1990.

Malgré la densité de l’analyse et la multiplicité des acteurs, la clarté du propos, la restitution du tempo des négociations et les portraits d’acteurs rendent intelligibles des épisodes souvent réduits, dans le débat public, à des slogans. Fallout donne toutefois plus de place aux défaillances américaines qu’aux dynamiques internes nord-coréennes (politique du régime, économie des sanctions, évolution doctrinale du nucléaire). De même, les autres acteurs qui pèsent au premier chef sur ce dossier – Corée du Sud, Chine et Russie – demeurent peu présents au fil des pages. En somme, cet essai s’impose comme une synthèse de référence sur la fabrique de la politique américaine sur le nucléaire nord-coréen, précieuse pour comprendre pourquoi le contrôle des armements s’est ici heurté moins à l’absence d’idées qu’à l’absence de continuité stratégique. C’est, en outre, une lecture importante pour les débats actuels sur la prolifération nucléaire et la diplomatie.

Rémy Hémez

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