Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Céline Pajon, chercheuse au Centre Asie de l’Ifri, propose ici une analyse de l’ouvrage de Nanae Baldauff, Japan’s Defense Engagement in the Indo-Pacific: Deterrence, Strategic Partnership, and Stable Order Building (Springer, 2024, 204 pages).

L’ouvrage de Nanae Baldauff s’attache à montrer comment le Japon, longtemps perçu comme un acteur militaire contraint, a su élargir son rôle sécuritaire par le biais d’engagements de défense qui ne relèvent pas de véritables alliances.
Pour ce faire, l’auteure propose un cadre distinguant quatre volets d’action caractéristiques de ces engagements – les exercices militaires, le renforcement des capacités des partenaires, le renforcement des capacités propres du Japon et la coopération en matière d’équipements et de technologies de défense –, en les mettant en relation avec les objectifs stratégiques de Tokyo : renforcer la dissuasion, promouvoir la sécurité coopérative et favoriser un ordre régional stable, à travers la vision d’un Indo-Pacifique libre et ouvert.
Cette approche a le mérite de la clarté sur un sujet souvent traité de manière morcelée et met en lumière la cohérence et la finalité d’initiatives a priori disparates.
L’un des principaux atouts de l’ouvrage réside dans son ampleur empirique. Baldauff ne se limite pas aux partenaires les plus évidents, comme l’Australie, mais propose une analyse comparée de dix relations clés, avec l’Australie, l’Inde, l’Indonésie, le Vietnam, les Philippines, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est comme acteur collectif, le Royaume-Uni, la France, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord et l’Union européenne. Chaque étude de cas resitue l’engagement de défense du Japon dans son contexte historique, retrace son institutionnalisation et évalue sa contribution aux objectifs stratégiques de Tokyo. Ces analyses montrent que l’engagement de défense est devenu un instrument stratégique à part entière, et non plus un simple prolongement de l’alliance avec Washington.
Baldauff offre ainsi un panorama de la diplomatie de défense japonaise qui permet de reconfigurer notre perception du rôle du Japon comme acteur stratégique autonome.
On relèvera toutefois que les études de cas s’arrêtent en mai 2022, l’ouvrage étant l’adaptation d’une thèse de doctorat. Depuis, d’importantes évolutions stratégiques ont transformé la posture de défense japonaise dans un contexte de dégradation sécuritaire accélérée. L’adoption, en décembre 2022, de la Stratégie de sécurité nationale et du Programme de défense a révisé les priorités fixées en 2013. Tokyo s’est engagé à augmenter son budget de défense à 2 % du produit intérieur brut d’ici 2027, à développer une capacité de contre-attaque et à renforcer l’intégration multi-domaines et interarmées, y compris avec les forces américaines. Les engagements de défense du Japon ont également évolué de manière spectaculaire, notamment avec la Corée du Sud (sommet trilatéral de Camp David en 2023), les Philippines (pacte de défense de juillet 2024) et l’Australie (vente de frégates Mogami annoncée en août 2025). Enfin, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche début 2025 a accru l’inquiétude de Tokyo sur la crédibilité de la dissuasion américaine et renforcé sa volonté de diversifier ses partenariats.
Ces évolutions pourraient modifier certaines dynamiques identifiées par Baldauff et rendent une actualisation de l’analyse particulièrement souhaitable. En dépit de cette limite, l’ouvrage demeure une référence par sa rigueur méthodologique, la clarté de son argumentation et la richesse de ses données.
Céline Pajon
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