Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Pierre Sel propose ici une analyse de l’ouvrage d’Eva Dou, House of Huawei: The Secret History of China’s Most Powerful Company (Portfolio, 2025, 448 pages).

Huawei, vilipendé comme bras armé du Parti communiste, maître d’œuvre de l’espionnage et de la surveillance chinois, est aussi un symbole de la formidable modernisation chinoise des quarante dernières années. La journaliste Eva Dou propose ici une histoire de l’entreprise et de son fondateur, Ren Zhengfei.

The House of Huawei se lit comme un roman, sans que soient négligés sources, archives ou entretiens. Le livre est narré à hauteur d’homme, à travers le parcours de Ren Zhengfei, de sa fille Meng Wanzhou et des principaux partenaires de l’entreprise, tels que Sun Yafang, ancienne vice-présidente réputée « Dame de Fer », ou encore Eric Xu et Ken Hu, vétérans aujourd’hui dirigeants de Huawei.

Ren Zhengfei a imposé une « culture du loup », demandant à ses salariés une dévotion absolue, lui-même naviguant dans les méandres de la politique, maintenant un équilibre précaire – artificiel ? – entre son statut d’entreprise privée et d’entreprise chinoise.

Si Eva Dou fournit un état des connaissances existantes, elle évite adroitement les questions les plus contentieuses : Huawei est-elle une extension du gouvernement chinois ou une véritable entreprise privée ? Est-elle un danger pour la sécurité nationale des pays clients ? Peut-on considérer que son succès est dû à des vols de technologies ou à d’autres pratiques illégales ?

Journaliste chevronnée, l’auteure s’attache à rassembler des preuves, à citer des faits, laissant au lecteur la liberté de son opinion. Elle rappelle que l’entreprise a collaboré aussi bien avec Pékin qu’avec le renseignement britannique, qu’elle a bénéficié de l’expertise américaine pour construire ses outils de surveillance et que la NSA a autant exploité les équipements Huawei que son homologue chinois. Huawei s’est bien rendu coupable de vol de propriété intellectuelle, mais a aussi bénéficié de l’avidité d’entreprises prêtes à brader leurs technologies pour des parts de marché.

Si le destin de Huawei est exceptionnel, il n’en est pas moins un symbole de la transformation de la Chine et de l’éthos qui a accompagné cette modernisation. N’importe quelle entreprise privée en Chine doit entretenir des liens avec le Parti. Huawei a ainsi pu bénéficier du soutien financier massif d’un État qui a vu dans l’entreprise une chance de développer une industrie des télécommunications. Comme Eva Dou le montre, cela n’implique pas forcément une soumission aux intérêts de l’État-parti, et Huawei a su (ou dû ?) manœuvrer pour conserver une forme d’indépendance.

Ren Zhengfei se voit comme un patriote. Au-delà de ses convictions personnelles, c’est une nécessité performative : l’entreprise veut montrer qu’elle contribue à la prospérité et à la modernisation de la Chine. Vital pour garantir les liens politiques avec le Parti, ce patriotisme a une face sombre : Huawei a pu s’enrichir grâce aux contrats du régime de surveillance chinois et à la construction des programmes Skynet et Sharp Eyes.

House of Huawei ne vise pas forcément à donner des réponses tranchées, préférant suivre les nuances d’une épopée entrepreneuriale à la croisée de nombreux thèmes des quarante dernières années (modernisation chinoise, rivalité technologique sino-américaine, espionnage numérique, cultures et pratiques entrepreneuriales), laissant au lecteur la liberté de conclure selon ses propres prismes politiques – une qualité rare dans un débat sur la Chine contemporaine souvent marqué par des prises de position sans nuance.

Pierre Sel

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