Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Clément Therme propose ici une analyse de l’ouvrage de Vali Nasr, Iran’s Grand Strategy: A Political History (Princeton University Press, 2025, 408 pages).

La principale contribution de cet ouvrage est la déconstruction de lectures occidentales présentant l’Iran comme un État irrationnel, au profit d’une analyse minutieuse des logiques idéologiques et sécuritaires structurant la prise de décision à Téhéran. Si les choix stratégiques de Téhéran depuis 1979 ne relèvent pas d’une prise de décision classique fondée sur une analyse coûts-bénéfices, ils n’en sont pas moins intelligibles, décryptables à travers un prisme idéologico-sécuritaire.

L’auteur met en lumière l’obsession anti-américaine des dirigeants khomeynistes depuis la « seconde Révolution islamique », symbolisée par la prise d’otages des diplomates américains  en novembre 1979, après une première tentative avortée de militants communistes du Toudeh en février de la même année. Si la surenchère idéologique anti-américaine demeure jusqu’à aujourd’hui, Vali Nasr montre comment la République islamique est passée d’un internationalisme islamique dominant dans les années 1980 à une approche de plus en plus sécuritaire à partir de la fin de la guerre Iran-Irak en 1988. L’originalité de l’ouvrage tient également à l’étude croisée des débats internes et des dynamiques régionales. Cette double perspective est décisive pour saisir non seulement les ruptures dans la construction de la stratégie militaire de la République islamique, mais aussi les continuités et évolutions des relations irano-américaines depuis 1979. La crise des otages de 1979-1980 a en effet apporté une clarification durable à une politique étrangère incertaine, avec des effets se prolongeant jusqu’aux choix stratégiques actuels de l’Iran.

La décision de 1982 de prolonger la guerre contre l’Irak et de viser le renversement de Saddam Hussein a marqué une rupture majeure, révélant le décalage entre des ambitions idéologiques démesurées et les capacités militaires limitées de la République islamique. Le choix d’accepter la fin du conflit en 1988, tel que justifié par Rafsandjani dans ses Mémoires, traduit la reconnaissance de l’impossibilité de vaincre un Irak soutenu par les États-Unis. Le rôle déterminant du facteur américain constitue d’ailleurs un fil rouge de l’ouvrage de Nasr : dès les années Reagan, les ouvertures de Washington sont systématiquement rejetées par le Guide suprême, même si des « occasions manquées » jalonnent la relation, comme l’échec de projets pétroliers bilatéraux dans les années 1990 ou le retrait américain de l’accord nucléaire en 2018, qui met un terme à une phase d’ouverture économique. Les sanctions américaines de 1996, puis la politique de « pressions maximales » de la première administration Trump, ont contribué à inscrire la question des sanctions au cœur de la doctrine sécuritaire iranienne.

L’analyse s’étend ici aux différents théâtres de la confrontation irano-américaine au Moyen-Orient – de la guerre d’Irak (2003) à la Syrie, au Liban, au Yémen et, plus récemment, aux conséquences du 7 octobre pour la doctrine militaire iranienne et sa « stratégie de défense avancée » (forward defense strategy).

Vali Nasr met en évidence le talon d’Achille de la stratégie sécuritaire de la République islamique : le faible soutien populaire à ses ambitions régionales. Il conclut en soulignant que la survie du régime pourrait dépendre de la généralisation de ses rares épisodes de pragmatisme, tels l’accord nucléaire de 2015 ou la normalisation avec l’Arabie saoudite en 2023.

Clément Therme

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