Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Dominique David, rédacteur en chef de PE, propose ici une analyse de l’ouvrage de Richard Werly, Cette Amérique qui nous déteste. La comprendre pour mieux lui répondre (Éditions Nevicata, 2025, 192 pages).

Le trumpisme n’est pas une passade. Les Européens auraient tort d’attendre que s’épuise, simplement, la bourrasque. C’est une nouvelle Amérique qui leur fait face, une Amérique où la violence a pris le pouvoir, qui dirige contre eux l’idée fantasmée d’un passé qui n’a jamais existé, une Amérique impérieuse dont la domination doit se payer de la dégradation acceptée, voulue, des autres.

Trump est en soi peu intéressant, et d’ailleurs peu présent dans ces pages, sinon à travers les « brutes », les « prédateurs », les « profiteurs », qu’il installe aux manettes. Il est le prête-nom de deux Amériques qui nous détestent, nous autres Européens, pour des raisons contradictoires. Pour les élites économiques et technologiques du trumpisme, les Européens sont des proies, à la fois méprisées pour leur faiblesse et nécessaires pour leurs marchés : il s’agit d’exploiter sans vergogne les « clients » de l’empire. Pour de larges parts du peuple américain – cette part qui a naufragé dans une mondialisation pensée et réalisée pour les élites –, les Européens, dénoncés par le trumpisme, sont ceux qui ont profité de cette mondialisation « heureuse » et ceux qui l’incarnent le plus dans leurs valeurs revendiquées : pacifisme – quand la règle du western doit dominer –, ouverture, libéralisme sociétal, éloignement d’une religion de plus en plus pesante outre-Atlantique…

Richard Werly a longuement sillonné cette Amérique « qui nous déteste », écoutant hauts responsables et ouvriers de stations-service. En ressort non l’idée d’une détestation universelle, mais d’un monde « d’en bas » qui rejette avec l’Europe l’image de son propre échec, au moment même où le monde « d’en haut » se projette dans des visions techno-économiques hors de la portée de médiocres Européens.

Un curieux alliage d’« enracinés » – ils se raccrochent à un passé rêvé pour dissiper les malheurs du temps –, de « fanatiques » – les idéologues auxquels Trump a ouvert les plateaux médiatiques –, de « menteurs » – les trafiquants de l’information – et de « conquérants » – qui veulent imposer le nouvel empire technologique sur le décrochage européen – définit cette Amérique dominante : non toute l’Amérique, mais celle qui se dresse devant nous.

Face à cette Amérique décidée à bousculer le monde – non pas selon les bienveillantes méthodes de l’impérialisme « démocrate » mais avec une agressivité elle-même bien loin du reaganisme –, les Européens auraient, pense Werly, tort de réagir par l’attente style-autruche, le mépris que nous dicterait notre « haute culture » face aux errances de l’inculte, ou par la soumission. Or c’est cette dernière qui désormais prévaut, du golfe d’Écosse au bureau washingtonien où s’alignèrent, dociles, des dirigeants européens convaincus d’applaudir aux foucades trumpiennes.

La réponse européenne doit être claire : notre économie, notre sécurité, nos valeurs démocratiques sont menacées par la vague de cette Amérique-là, qui nous déteste. Il y a urgence à répondre. Il ne s’agit pas de « dealer », mais de s’affirmer comme contre-puissance, dans un monde que nous ne voulons pas voir dominé par une logique de fauves ne poursuivant, in fine, qu’un but : un enrichissement peu destiné au « peuple » américain lui-même…

Le livre de Richard Werly parle haut et clair. Il nous dit vigoureusement qu’il faut se battre pour sa survie. Qu’aujourd’hui l’Amérique menace la nôtre. Et que cette menace ne s’arrêtera pas aux prochaines mid-term.

Dominique David

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